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Climat : La fin du culte, le début du tabou ?

Comme vous allez le voir, certains courants conservateurs sont en ce moment très sûrs d’eux mêmes pour assurer que les inquiétudes climatiques font désormais « partie du passé ». Le sud des Etats-Unis est lui aussi assez conservateur mais, pourtant, on n’a pas fini ici d’entendre parler du climat, avec les ravages provoqués par la montée des océans dans la région : constructions titanesques prévues dans la baie de Miami ; Outer Banks de Caroline qui rétrécissent autant que les plages de Floride, sans parler de certaines îles de Louisiane qui ont déjà disparu, forçant leurs populations autochtones à une migration continentale…  Le chercheur français Mathieu Ratynski donne ici son avis sur certains articles et opinions récemment publiés.

Le Courrier des Amériques


La couverture du magazine Spectator ne fait pas dans la dentelle : une bougie en forme de Terre qui vient de s’éteindre. Le titre ? « La fin du culte climatique ». L’auteur, le libertarien Matt Ridley, y décrit avec une joie non dissimulée l’effondrement de ce qu’il qualifie de « psychose collective » : recul des banques sur la norme ESG (pour Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance), retour en grâce du gaz et du nucléaire pour alimenter l’Intelligence Artificielle, et lassitude de l’opinion publique face aux prophéties de fin du monde.

Mathieu Ratynski, Chercheur à l’Université de Miami en dynamique de l’Atmosphère
Un article de Mathieu Ratynski, Chercheur à l’Université de Miami en dynamique de l’Atmosphère

Si le ton est provocateur, il soulève une question légitime que l’on me pose souvent : l’écologie a-t-elle fonctionné comme un culte ? Et si ce culte s’effondre, que reste-t-il ?

La réponse se trouve peut-être dans une coïncidence éditoriale. Au moment où Ridley rédige l’épitaphe de l’activisme vert, Bill Gates publie une série de notes à contre-courant. Loin de nier le problème, le fondateur de Microsoft propose une voie de sortie qui enterre, elle aussi, le catastrophisme.

Matt Ridley a raison sur un point : la rhétorique de l’apocalypse a montré ses limites. En traitant le changement climatique comme une religion binaire, avec le péché (CO2), la pénitence (décroissance) et l’apocalypse (l’extinction), une partie du mouvement a fini par lasser.

Spectator : la fin du culte du climat
Spectator : « la fin du culte du climat »

Ce « dialogue de sourds » n’est pas qu’une impression, c’est un fait académique. Une étude récente publiée dans Ecological Economics a passé au crible 1 500 articles scientifiques pour comparer les partisans de la « Croissance Verte » (la technologie nous sauvera) et ceux de la « Décroissance » (la sobriété nous sauvera). Le verdict est sans appel : ces deux camps forment des bulles intellectuelles isolées qui ne se parlent quasiment jamais. En refusant le débat avec le réel et l’économie, la frange radicale s’est enfermée dans une pureté théorique, facilitant l’accusation de « culte » portée aujourd’hui. À force de se définir contre l’économie réelle plutôt qu’avec elle, la frange la plus radicale a offert le flanc à l’accusation de « culte ».

Mais là où Ridley voit la fin du problème, Bill Gates voit le début de la solution sérieuse. Incarnation parfaite de cette « Croissance Verte » pragmatique, Gates écrit noir sur blanc : « Le changement climatique ne conduira pas à la fin de l’humanité. » C’est une phrase choc venant d’un des plus grands financeurs de la transition verte. Nous passons de l’ère de la peur à l’ère de l’ingénierie.

Les deux hommes s’accordent sur un constat : la demande énergétique explose, notamment à cause des centres de données pour l’intelligence artificielle. Pour Ridley, c’est la victoire du gaz de schiste et la preuve que le solaire et l’éolien sont des jouets inutiles.

Pour Gates, c’est un problème d’ingénierie à résoudre. Il ne rejette pas le besoin de puissance, mais mise sur l’innovation : le nucléaire de nouvelle génération (fission et fusion), la géothermie profonde, et l’optimisation des réseaux. Là où Ridley voit un retour en arrière (fossiles), Gates voit un saut en avant (technologie décarbonée « fiable »).

C’est ici que le « réalisme » prôné par Gates prend une tournure plus vertigineuse. Si le « culte » consistait à croire que la seule pénitence (la sobriété) nous sauverait, sa disparition nous laisse face à une réalité brutale : nous allons probablement dépasser les 1,5°C. Dès lors, des solutions jugées hier hérétiques entrent dans le débat public : la géo-ingénierie. Il ne s’agit plus seulement de réduire les émissions, mais de manipuler le climat, par exemple en renvoyant une partie des rayons du soleil vers l’espace.

Comme le soulignent les chercheurs Ben Kravitz et Tyler Felgenhauer, nous entrons dans l’ère du « Free Driver » (le conducteur libre). Si les grandes nations échouent à se coordonner, un seul pays acculé par la chaleur, ou un milliardaire, pourrait décider unilatéralement de modifier le thermostat planétaire. Alors que les Anglo-Saxons débattent de ces technologies, le chercheur Xavier Landes note que le débat est « atone » en France. Pourtant, refuser ce débat au nom de la pureté idéologique, c’est laisser d’autres puissances décider pour nous.

Si l’on en croit Matt Ridley, la fin de « l’hystérie climatique » devrait ramener le calme. C’est une illusion. Une étude majeure publiée début 2025 dans World Development par le chercheur Tobias Ide douche cet espoir : nous ne nous dirigeons pas vers la paix, mais vers une mutation du conflit.
Jusqu’ici, nous étions focalisés sur les conflits liés à l’inaction (sécheresses, famines). Mais le « réalisme » de Bill Gates, cette transition technologique massive, a un coût social que l’on commence à payer. Tobias Ide identifie une nouvelle catégorie de violences : les « conflits d’action climatique ». La transition verte exige des quantités colossales de minerais (lithium, cobalt, cuivre). Cela déclenche déjà des tensions locales, du Portugal au Chili, contre l’extractivisme vert. De même, les politiques de tarification du carbone provoquent des révoltes sociales, comme celles des agriculteurs en Europe. En somme, le « culte » (le combat moral) s’efface peut-être, mais il laisse place à une bataille matérielle, sale et complexe.

Le point le plus crucial de ce « nouveau réalisme » concerne les pays pauvres. Ridley se réjouit que les ministres africains ne soient plus « harcelés » sur leurs émissions. Gates, lui, va plus loin en recentrant le débat sur le bien-être humain. Son argument est concret : ce n’est pas le climat qui tuera le plus, mais la pauvreté et la maladie exacerbées par le climat. Sa priorité n’est plus seulement de « réduire les émissions » à tout prix, mais d’aider les populations à s’adapter (meilleures semences, vaccins, infrastructures). C’est la fin de l’écologie punitive et le retour d’une écologie humaniste.

Alors, le climat était-il un culte ? Dans ses excès peut-être, mais il était confortable : il y avait les gentils et les méchants. L’ère qui s’ouvre est plus complexe. Elle mêle le retour des fossiles, l’innovation technologique à marche forcée, la tentation faustienne de la géo-ingénierie et l’inévitabilité des conflits miniers et sociaux. Ce que nous lisons dans ces textes croisés, c’est la fin de l’adolescence du débat climatique. Une adolescence faite de cris, de peurs et d’idéalisme. Nous entrons dans l’âge adulte : celui des compromis imparfaits, des technologies à double tranchant et de la nécessité absolue d’un débat démocratique sur ces outils, avant que la panique ne nous force la main. 

Mathieu Ratynski

Sources :

https://thespectator.com/topic/climate-politics-come-down-to-earth/

https://www.gatesnotes.com/home/home-page-topic/reader/who-knew

https://theconversation.com/la-geo-ingenierie-un-enjeu-geopolitique-pour-les-pays-en-surchauffe-la-tentation-de-modifier-le-climat-229830

https://theconversation.com/manipuler-le-climat-de-limportance-dun-debat-de-societe-sur-la-geo-ingenierie-248190

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0305750X24003152

https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0921800923003300


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