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Sylvia Cesaratto : « La relation entre le Canada et les États-Unis est trop importante et solide pour disparaître »

Sylvia Cesaratto, consule générale du Canada à Miami, revient sur une année marquée par des turbulences dans les relations canado-américaines. Entre choc diplomatique et résilience économique, elle dresse le bilan d’un partenariat mis à l’épreuve mais toujours essentiel.


LE COURRIER DES AMERIQUES : Dans une région des Amériques marquée par de fortes tensions politiques et une actualité parfois instable, quel rôle joue aujourd’hui la diplomatie de terrain, telle qu’elle s’exerce depuis un consulat comme celui du Canada à Miami ?

Sylvia CESARATTO : Il est vrai que la relation canado-américaine a connu un tournant en 2025 suite aux actions du président Trump, tant sur les tarifs douaniers que sur ses commentaires concernant son souhait de voir le Canada devenir le 51e État américain. Depuis lors, le gouvernement canadien sous le leadership du premier ministre Carney a travaillé avec détermination pour créer des liens avec l’administration Trump. Ces efforts ont mené à plusieurs actions concrètes : le renforcement de nos activités à la frontière, la collaboration avec les États-Unis pour diminuer le flux de drogues entre nos deux pays, et la lutte contre le fentanyl, qui se fait en étroite coopération avec les deux parties.

Ceci étant dit, le Canada demeure assujetti à des tarifs comme tous les autres pays du monde. Toutefois, nous sommes très fiers que l’accord de libre-échange signé pendant le premier mandat de Trump apporte de nombreuses protections aux Canadiens. Les tarifs s’appliquent uniquement sur des produits très spécifiques, mais pas sur ceux couverts par l’accord. Le niveau tarifaire appliqué au Canada est l’un des plus bas au monde, environ 10%.

La mauvaise nouvelle, c’est qu’il y a eu beaucoup d’inquiétudes chez les Canadiens, mais nous constatons aujourd’hui une stabilisation. Les entreprises canadiennes qui sont déjà établies aux États-Unis poursuivent leurs activités, et les États-Unis demeurent le marché numéro un pour le Canada, et vice versa. Cette interdépendance ne peut pas se défaire du jour au lendemain. Les entreprises doivent trouver des moyens d’absorber les coûts, tout comme les consommateurs.

Parallèlement, le gouvernement canadien cherche à élargir ses possibilités commerciales au-delà des États-Unis : ouvrir d’autres marchés avec un accent particulier sur l’Europe et l’Indo-Pacifique. Le premier ministre Carney vient d’ailleurs de terminer une visite en Chine.

Il y a eu une petite baisse de nos échanges en 2025, mais pas aussi importante que ce que nous aurions pu imaginer.

Notre travail au quotidien n’a pas changé, mais c’est notre stratégie qui a évolué cette dernière année. Elle est devenue beaucoup plus ciblée, tant au niveau des personnes avec qui nous souhaitons établir des relations qu’au niveau des messages clés que nous voulons faire avancer, notamment concernant les valeurs canadiennes.

Il est important de faire la différence entre une éventuelle déception envers un président et les liens profonds que nous entretenons avec le pays et ses citoyens. Notre relation avec les États-Unis est d’ailleurs symbolisée par la participation de l’astronaute canadien Jeremy Hansen, qui s’apprête à décoller vers la Lune avec la mission Artemis 2.

« Nous souhaitons aider la Floride à atteindre sa cible de devenir la 10e économie mondiale. Elle ne peut pas y parvenir sans des partenaires comme le Canada. »

LE COURRIER DES AMERIQUES : Face à ces défis, comment le consulat adapte-t-il concrètement son approche pour maintenir et renforcer les liens économiques entre le Canada et la Floride ?

Sylvia CESARATTO : L’approche que nous avons adoptée au consulat consiste à mettre en valeur notre relation bilatérale, un fait établi mais pas suffisamment connu. Cette année, plutôt que de simplement suivre le momentum de la Floride – qui serait la 15e économie mondiale si elle était un pays –, nous avons pris note des ambitions des dirigeants locaux qui visent à faire progresser cette économie pour qu’elle devienne la 10e économie mondiale.

Notre narratif est le suivant : « Nous voulons vous aider à atteindre cette cible. Vous ne pouvez pas y parvenir sans des partenaires comme nous. » Les secteurs tels que le spatial, l’aérospatial, l’intelligence artificielle et les sciences de la vie s’alignent parfaitement avec les forces de l’économie canadienne et de l’innovation au Canada. Nous croyons avoir un rôle à jouer pour combler certaines lacunes en Floride : main-d’œuvre qualifiée, chaînes de valeur parfois lointaines. Nous pouvons répondre à ces préoccupations et contribuer à cette croissance. De plus, le Canada possède tous les minéraux critiques nécessaires au développement de ces secteurs : aérospatiale, défense, cybersécurité.

Sylvia Cesaratto, consule du Canada, présente à Ft Lauderdale : le Cocktail des Fêtes de la Chambre de Commerce Canada-Floride
Sylvia Cesaratto, consule générale du Canada

LE COURRIER DES AMERIQUES : Il y a eu -15% de visiteurs canadiens en Floride sur les neuf premiers mois de 2025. L’actualité diplomatique laisse-t-elle augurer une amélioration dans les prochains mois ?

Sylvia CESARATTO : Les Canadiens ont été impactés à un niveau personnel important par la situation aux États-Unis, et certains ont modifié leurs plans de voyage. Il y a effectivement eu une baisse. Les États-Unis étaient le pays numéro un visité par les Canadiens.

Ici en Floride, les statistiques démontrent que la baisse des visiteurs canadiens n’est pas aussi élevée que dans le reste des États-Unis, ce qui pourrait s’expliquer par le fait que beaucoup de Canadiens en Floride sont propriétaires. Certes, les Canadiens ne représentent qu’un pourcentage du nombre global de touristes, mais généralement ils séjournent dans des villes différentes de celles des autres touristes – des villes plus petites que Miami – et ils restent plus longtemps, donc ils dépensent beaucoup plus que les autres visiteurs. Oui, c’est donc un problème pour l’économie de la Floride. Les maires et mairesses commentent beaucoup sur cet impact. De leur côté, la Banque Desjardins et la Banque Nationale n’ont apparemment pas constaté de forte baisse.

Au niveau immobilier, il est devenu coûteux de posséder quelque chose en Floride : les frais d’exploitation tels que les assurances et les frais HOA ont augmenté. Pour certains propriétaires, la conjoncture politique a été le facteur décisif pour mettre leur logement en vente, mais ils récupèrent surtout aujourd’hui les gains de leur investissement initial. 

Pour ceux qui cherchent une résidence secondaire en dehors du Canada, ils sont peut-être moins enthousiastes à l’idée d’investir en Floride et peuvent trouver ailleurs, à moindre coût, c’est certain.

Toujours est-il qu’il y a eu 2,4 milliards de dollars d’achats résidentiels canadiens en Floride en 2024, et 85% de ces achats étaient comptant !

LE COURRIER DES AMERIQUES : La doctrine Donroe, ça vous inspire quoi ?

Sylvia CESARATTO : Cette histoire du 51e État n’était pas vraiment amusante et a suscité une forte réaction. Cela a provoqué une hausse de fierté nationale au Canada et créé une complicité importante entre les provinces canadiennes.

Il est vrai qu’on entend souvent dire que le monde a été « bouleversé » : des normes que nous avions acceptées autrefois sont aujourd’hui remises en question. Ceci est vrai aussi pour le commerce international. C’est vrai qu’il y a du changement. Il y avait eu un mouvement pour délocaliser la production manufacturière, l’innovation et d’autres activités vers des marchés plus compétitifs. Mais ce que la COVID nous a montré, c’est qu’on ne pouvait pas tout contrôler, et nous sommes revenus à la régionalisation économique et au « near-shoring » – le rapatriement des activités plus près des entreprises mères et des clients. C’est une approche que le Canada valorise, car nous croyons au projet de l’Amérique du Nord et des Amériques en général. Nous pouvons contribuer à cette régionalisation des chaînes de valeur, déjà avec l’accord États-Unis-Mexique-Canada, mais aussi plus largement avec l’Amérique latine.

Comme notre premier ministre l’a souligné, nous avons les produits primaires et intermédiaires dont les États-Unis ont besoin pour finaliser leurs propres produits et faire croître leur économie. 

Nous venons d’ailleurs d’annoncer une nouvelle ronde de négociations avec le Mercosur. L’économie avance.

LE COURRIER DES AMERIQUES : Êtes-vous plutôt optimiste ou prudente quant à l’évolution du dialogue, de la coopération et du rôle du Canada dans la région ?

Sylvia CESARATTO : Je suis à la fois optimiste et prudente, mais cette dernière année nous a montré qu’il faut être plus pragmatique et entrer dans les négociations avec les États-Unis les yeux très ouverts.

LE COURRIER DES AMERIQUES : En 2025, la politique migratoire américaine a connu plusieurs évolutions restrictives. Ces changements ont-ils, selon vous, des conséquences concrètes sur la mobilité des Canadiens vers les États-Unis, qu’il s’agisse de travail, d’études ou d’investissements ?

Sylvia CESARATTO : La politique américaine en matière d’immigration pourrait avoir des retombées positives pour le Canada, notamment pour les immigrés qui ont déjà l’expérience américaine. Le Canada avait d’ailleurs lancé un projet pilote pour attirer les travailleurs dont les visas aux États-Unis arrivaient à échéance.

Toujours sur le volet immigration, nous suivons de très près la politique des visas TPS (Temporary Protected Status) qui vont bientôt arriver à terme. Nous devons rappeler que le Canada n’est pas une solution automatique à cette situation et qu’il est important que les personnes sous statut TPS suivent les voies légales pour entrer au Canada.

LE COURRIER DES AMERIQUES : Est-ce que la présence des entreprises canadiennes a tout de même progressé ces dernières années ?

Sylvia CESARATTO : Oui, sur l’ensemble des cinq dernières années, c’est très positif pour les entreprises canadiennes en Floride. Le commerce bilatéral s’est renforcé de manière très favorable. Le Canada reste le premier investisseur étranger en Floride, dépassant de loin la Grande-Bretagne.

CAE, par exemple, a une très grande présence dans le couloir Tampa-Orlando, avec environ 750 emplois, et vient de procéder à une expansion. Il y a également CGI, et Bombardier compte environ 300 employés ici à Opa-Locka. Nous avons des grappes d’excellence, notamment dans les secteurs bancaire, financier, du génie-conseil et de l’aérospatial.

LE COURRIER DES AMERIQUES : Les questions les plus souvent posées par les visiteurs canadiens depuis un an ont trait au document I-94 pour les personnes qui restent plus de 30 jours aux États-Unis. Confirmez-vous qu’il faut avoir soit ce document, soit le G-325-R ?

Sylvia CESARATTO : C’est une exigence du gouvernement américain, et elle n’est pas nouvelle. Toutefois, les autorités américaines souhaitent effectivement s’assurer que ceux qui restent plus de 30 jours disposent du document approprié, et elles ont annoncé renforcer les contrôles à ce niveau. Il est important que les Canadiens respectent les règles lorsqu’ils viennent ici.

LE COURRIER DES AMERIQUES : Les médias canadiens demandent parfois depuis un an si leurs compatriotes sont mal traités ou mal vus en Floride. De notre côté, cette question nous semble absurde et nous essayons de les rassurer. Qu’en pensez-vous ?

Sylvia CESARATTO : Nous n’avons pas eu d’échos en ce sens, et mon expérience personnelle – ainsi que celle du consulat – est tout à fait opposée à ces rumeurs. Au contraire, les Américains sympathisent beaucoup avec la situation des Canadiens. Les gens s’efforcent d’exprimer à quel point ils aiment le Canada et les Canadiens, et sont contents de les voir de retour ici.

LE COURRIER DES AMERIQUES : Miami est devenue une plateforme stratégique entre l’Amérique du Nord, l’Amérique latine et l’Europe. Quel rôle joue le consulat du Canada dans le développement des relations économiques, culturelles et institutionnelles dans cette région clé ?

Sylvia CESARATTO : Le consulat travaille actuellement sur un projet pour mieux comprendre comment les entreprises canadiennes pourraient davantage tirer avantage du marché latino-américain. Miami est certainement une plaque tournante attractive pour les pays d’Europe, d’Asie et d’autres régions qui souhaitent desservir l’Amérique latine. Beaucoup de décideurs y sont basés pour gérer leurs opérations là-bas.

Pour le Canada, étant si proche géographiquement, la dynamique est différente. La préférence demeure d’aller directement en Amérique latine depuis le Canada. Toutefois, nous voyons des opportunités à Miami, notamment avec les zones franches – très nombreuses en Floride – et l’expertise locale dans la consolidation d’envois de marchandises vers l’Amérique latine. Cela peut créer des opportunités pour de petites entreprises canadiennes qui n’ont pas nécessairement les moyens de remplir des conteneurs quotidiennement.

LE COURRIER DES AMERIQUES : Le Canada est souvent perçu comme un acteur engagé sur les questions environnementales et climatiques. Or, depuis un an… aux États-Unis, cela ne semble plus être un enjeu. Le consulat continue-t-il à encourager les coopérations dans ce domaine ?

Sylvia CESARATTO : Ce n’est pas la première fois – c’était déjà le cas lors de la première présidence Trump. Il faut savoir utiliser les mots qui ont un impact pour décrire le changement climatique en Floride : « intrusion d’eau salée », « montée du niveau de la mer », « résilience climatique »… Ce sont des constats, des faits qu’on ne peut pas nier. Le problème n’est pas de toujours parler du « pourquoi », mais aussi de se pencher vers les solutions.

Même ici en Floride, bien qu’il y ait un gouvernement républicain, l’administration DeSantis a beaucoup œuvré dans le domaine environnemental, notamment pour le bassin des Everglades. La question est de savoir comment identifier et aller chercher ces partenaires qui sont fortement impactés et cherchent des solutions : les municipalités côtières, la Everglades Foundation, le Ocean Economy Office, et d’autres institutions similaires.

Il est vrai qu’au niveau international, les États-Unis se retirent de nombreux organismes et qu’il y a une baisse du financement pour les efforts environnementaux. Mais au niveau local, il y a une urgence pour faire face à un impact qui est visible et incontournable.

LE COURRIER DES AMERIQUES : Le gouvernement du Québec a ouvert une délégation à Miami…

Sylvia CESARATTO : C’est très positif de voir nos efforts renforcés par leur présence. C’est un atout d’avoir une autre structure du Canada sur place – cela démontre à nouveau l’excellente complicité entre le Québec et la Floride.

« Il y a eu un choc cette année, mais la poussière commence à retomber. Nous ne savons pas si la relation reviendra exactement comme avant – la confiance a été ébranlée – mais nous sommes là. »

LE COURRIER DES AMERIQUES : En conclusion ?

Sylvia CESARATTO : La relation continue : notre relation est « too big to fail » – trop importante et solide pour disparaître. Il est vrai qu’il y a eu un choc cette année, mais la poussière commence à retomber. Il y a eu un impact sur la relation, oui. Nous ne savons pas si la relation reviendra exactement comme elle était avant – la confiance a été ébranlée – mais nous sommes là.

La révision de l’accord ACEUM (États-Unis-Mexique-Canada) devrait commencer cet été, et nous croyons beaucoup en cette révision ainsi qu’en cet accord entre trois puissances économiques qui ont connu une énorme croissance grâce à lui. Nous aimerions qu’il soit modernisé, mais nous ne voulons pas perdre les bons éléments de l’accord négocié la dernière fois.

Les commerçants floridiens ont également contribué au sondage du gouvernement américain sur l’accord, et ils appuient fortement ce dernier.


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