C’est quoi le « filibuster » : cette règle qui paralyse (ou protège) le Sénat américain
Le mot lui-même a une histoire savoureuse pour un lecteur francophone : « filibuster » et le français « flibustier » sont cousins, tous deux issus du néerlandais vrijbuiter (« pilleur »), qui désignait au 17e siècle les pirates des Antilles. L’anglais a emprunté sa version directement à l’espagnol filibustero au 19e siècle, avant que le mot ne prenne son sens politique actuel : un sénateur qui « pirate » la procédure législative à son profit.
Concrètement, le filibuster est une tactique procédurale permettant à un sénateur, ou un groupe, de prolonger le débat pour retarder, voire empêcher, un vote sur un texte de loi. Depuis la réforme de 1975, mettre fin au débat exige 60 voix sur 100 (la « cloture ») — alors que l’adoption finale d’une loi ne requiert qu’une majorité simple de 51 voix. Résultat : une minorité de 41 sénateurs peut bloquer un texte soutenu par 59 de leurs collègues, tant qu’elle maintient sa menace.
Longtemps, l’outil restait rare : de 1917 à 1970, le Sénat n’a voté que 49 fois pour briser un filibuster, soit à peine plus d’une fois par an. Mais depuis les années 1970, un « filibuster silencieux » suffit — plus besoin de parler des heures durant comme le fit jadis Strom Thurmond (record à 24 heures) : une simple menace bloque désormais un texte. Résultat, la fréquence a explosé : 218 votes de cloture rien que pour la session 2013-2014, encore 168 en 2017-2018. En un demi-siècle, l’usage du filibuster a été multiplié par plus de 25.
Les critiques pointent une origine controversée : le filibuster fut utilisé au 19e siècle par des sénateurs pro-esclavagistes, puis contre les droits civiques durant l’ère Jim Crow — la moitié des textes bloqués entre 1917 et 1994 concernaient ce sujet. Ses détracteurs dénoncent aussi une aggravation du déséquilibre démocratique : le Wyoming (moins d’un million d’habitants) pèse autant au Sénat que la Californie (39 millions).
Ses défenseurs, eux, y voient un rempart contre les majorités éphémères, forçant le compromis bipartisan et protégeant les droits de la minorité, quel que soit le parti au pouvoir — un avantage que chaque camp redécouvre dès qu’il perd la majorité.
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