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Mark Zuckerberg nous a-muse (éditorial du Courrier des Amériques)

Meta promet un agent personnel capable de gérer notre quotidien. À l’usage, Muse peine surtout à prouver qu’il sert à quelque chose — sauf peut-être à ceux qui sont le moins armés pour s’en méfier.

Gwendal Gauthier, directeur du Courrier des Amériques
par Gwendal Gauthier, directeur du Courrier des Amériques

Il suffit de lire mon éditorial du mois d’octobre (Faut-il avoir peur de l’IA) pour constater à quel point je suis enthousiaste sur son développement. Mais enthousiaste ne veut pas dire aveugle. Mark Zuckerberg a de nouveau une révolution à nous vendre. Après le métavers, qui devait nous faire vivre et travailler dans des mondes virtuels, après Libra, la monnaie numérique censée révolutionner les paiements, voici Muse, un « agent personnel » doté de son propre ordinateur dans le cloud. Pour peu qu’on lui en donne l’autorisation, il lit vos courriels, consulte votre agenda, remplit des formulaires, passe des commandes. Posons une question simple, que la presse technologique pose trop peu : à quoi cela sert-il, au juste, pour une personne ordinaire ?

Regardons les démonstrations. Les testeurs, souvent enthousiastes, ont confié à Muse la réservation d’un dîner, l’achat d’un bermuda, le choix d’une équipe de football virtuelle ou l’envoi de demandes de devis à quatre déménageurs. Quatre courriels. Le genre de corvée qui prend quatre minutes à quiconque sait se servir d’un moteur de recherche. Si ce sont là les meilleurs exemples trouvés pour illustrer le prochain grand bouleversement, c’est que le bouleversement se fait attendre.

On a bien entendu Carlos Diaz (sur Silicon Carne) expliquer comment l’agent lui avait conseillé de ne pas payer durant l’été son abonnement à une voiture sans pilote, et de résilier d’autres abonnements sur internet. Lui faudra-t-il un autre abonnement à une IA pour se désabonner des IA comme Muse ? Parce que franchement, se rendre dépendant d’une IA pour surveiller ses abonnements… est-ce bien raisonnable ?

Qu’une IA sache faire tout ça, on est bien d’accord, c’est incroyable. La question que je me pose est différente : ça sert à quoi !?

Je ne suis pas le seul à faire ce constat. Le chroniqueur américain Ryan Broderick raconte s’être assis devant son ordinateur en cherchant quoi confier à l’agent, avant de renoncer, faute d’idée. D’autres résument les agents IA d’une formule cruelle : une solution en quête d’un problème. Sur les forums, on qualifie les usages mis en avant de « problèmes de riches ». Le magazine Slate estime même que Meta n’a plus créé de produit auquel le grand public tienne vraiment depuis Facebook (1). 

Il y a pire que l’inutilité : l’utilité défaillante. Un utilisateur dit avoir confié à Muse la vente de quelques objets sur Facebook Marketplace. L’agent a négocié seul : il a accepté une offre bien en dessous du prix demandé et communiqué aux acheteurs l’adresse personnelle de son propriétaire, sans que celui-ci le lui ait demandé. Ce dernier ne l’a appris que lorsque des inconnus se sont présentés à sa porte. Le site 404 Media a révélé que, lors de tests internes, certains appels téléphoniques attribués à l’IA étaient en réalité discrètement confiés à des employés de centres d’appels. Le prodige tient parfois du tour de passe-passe.

Car le vrai prix de Muse ne se compte pas en minutes gagnées. Pour donner sa pleine mesure, l’agent a besoin d’accéder à votre messagerie, à vos comptes, et de pouvoir payer en votre nom. Par défaut, vos interactions avec lui peuvent servir à entraîner les modèles de Meta, à moins d’aller le désactiver dans les réglages. Et une faille critique, qui permettait potentiellement de prendre le contrôle de l’agent, a été découverte peu après le lancement, avant d’être corrigée. On échange donc quelques clics épargnés contre les clés de sa vie numérique, confiées à une entreprise dont le passé en matière de données personnelles n’invite guère à la confiance.

Reconnaissons-le : pour une entreprise qui jongle avec des centaines de démarches répétitives, un tel agent peut avoir du sens. Et il existe un public pour qui une IA comme Muse pourrait réellement changer les choses : les personnes âgées, celles qui maîtrisent mal l’écrit, celles qu’un handicap empêche d’accomplir seules ces démarches. C’est là que surgit le paradoxe le plus troublant. Ces personnes, qui en auraient le plus besoin, sont aussi les moins armées pour juger ce qu’elles autorisent, repérer une arnaque ou désactiver un réglage enfoui dans un menu. Les études sur les assistants vocaux chez les seniors montrent d’ailleurs des réactions partagées : certains apprécient le gain d’autonomie, d’autres redoutent la dépendance. L’outil censé les rendre autonomes risque surtout de les rendre dépendants.

Bien sûr, des agents IA similaires peuvent être importants dans le monde de l’entreprise, afin d’automatiser des tâches. On parle bien dans cet éditorial des particuliers.

Nous sommes durs avec Meta, mais soyons justes : cette grande entreprise a aussi apporté sa pierre au monde de la tech. Seulement, ses véritables apports, souvent des outils techniques conçus par ses ingénieurs, se sont faits sans tambour ni trompette. Les prophéties grand public de son patron, elles, on est certain qu’elles enrichissent… Meta.

Muse sait réserver une table et commander un bermuda. Son créateur, lui, nous promet une révolution à chaque saison. Ça fait longtemps qu’il ne nous impressionne plus : il nous a-muse. Avant de confier à son agent nos courriels, nos comptes et nos papiers, demandons-lui de prouver qu’il nous est indispensable. Pour l’instant, il ne nous a convaincus que d’une chose : nous savons encore envoyer un courriel nous-mêmes.

– 1 – Un Facebook dont l’idée même lui a été disputée par les jumeaux Winklevoss et leur associé Divya Narendra ; Zuckerberg a contesté leurs accusations, et l’affaire s’est soldée par un règlement à l’amiable de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Gwendal GAUTHIER

directeur du Courrier des Amériques


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