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250e anniversaire des États-Unis : retour sur le pari insensé de 1776

Il faut imaginer ce que représentait ce geste en juillet 1776. Les combats avaient déjà commencé depuis plus d’un an — les batailles de Lexington et Concord, en avril 1775, avaient ouvert les hostilités — mais les colonies se battaient contre les abus de la Couronne britannique sans avoir encore franchi le pas de réclamer officiellement l’indépendance. D’un côté, la Grande-Bretagne : la marine la plus puissante du monde, une armée aguerrie, la richesse d’un empire mondial. La Grande-Bretagne comptait alors environ huit millions d’habitants, contre seulement 2,5 millions dans les colonies insurgées, dont une bonne partie restait neutre ou loyaliste. Le 4 juillet 1776, le Congrès continental adopta un texte qui désignait ses partisans comme traîtres aux yeux de la Couronne britannique. Les 56 délégués qui le signeraient — pour la plupart le 2 août suivant — risquaient pour cela leur vie, leur fortune et leur honneur. Ils le savaient parfaitement.

Ce texte, la Déclaration d’Indépendance, n’avait pourtant rien d’une improvisation romantique. Jefferson l’avait rédigé entre le 11 et le 28 juin, dans une chambre louée chez un briquetier de Philadelphie, avant de le soumettre à Adams et Franklin qui y apportèrent quelques corrections. Les débats au Congrès continental occupèrent toute la journée du 3 juillet et la majeure partie du 4, au terme desquels une part significative du texte original avait été supprimée ou reformulée. Ce qui en ressortit était pourtant d’une clarté foudroyante : tous les hommes sont créés égaux, dotés de droits inaliénables parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Un gouvernement qui faillit à ces principes peut être renversé.

Ces affirmations n’étaient pas entièrement nouvelles sur le plan philosophique — Locke les avait esquissées dès la fin du XVIIe siècle, Rousseau et Montesquieu les avaient développées. Ce qui était sans précédent, c’était la clarté et la solennité du geste : coucher par écrit, dans un acte officiel, qu’un peuple avait le droit de se gouverner lui-même et de refuser l’autorité qu’il n’avait pas choisie. Et les droits proclamés n’émanaient ni d’un roi ni d’une Église — ils étaient déclarés inaliénables, c’est-à-dire que personne, pas même un monarque, ne pouvait les accorder ni les retirer.

Un texte, mais pas encore une nation

Il faut ici dissiper une confusion fréquente. La Déclaration d’Indépendance et la Constitution des États-Unis sont deux documents distincts, séparés par onze ans d’histoire chaotique. La Déclaration de 1776 est un acte de rupture et un manifeste philosophique. La Constitution n’est adoptée qu’en 1787, après une période transitoire gouvernée par les fragiles Articles de la Confédération. L’une proclame des idéaux ; l’autre construit les institutions — c’est elle qui s’ouvre sur ces mots devenus emblématiques : « We the People », nous le peuple. Ce sont les Federalist Papers — 85 essais publiés entre 1787 et 1788 par Hamilton, Madison et Jay — qui feront le pont entre les deux, en plaidant pour la ratification de la Constitution auprès d’un pays encore très méfiant envers tout pouvoir central.

Les Pères fondateurs ne formaient pas un bloc uni. Ils se déchiraient sur presque tout : la nature du pouvoir fédéral, la place des États, l’esclavage soigneusement éludé dans le texte final. Même en 1776, il existait encore des Américains qui hésitaient à rompre totalement avec l’Empire britannique. La révolution américaine fut, dès son origine, une affaire de compromis et de contradictions assumées.

Un pari gagné de justesse

Sur le terrain, la guerre n’avait rien d’une promenade. À la suite de la série de défaites autour de New York en 1776, l’enthousiasme pour la cause patriote s’évaporait. Washington comprit alors que son armée n’avait pas besoin de gagner des batailles pour gagner la guerre — elle avait juste à ne pas la perdre. Il adopta une stratégie d’usure, dite fabienne, évitant l’affrontement direct.

Dès 1776, Louis XVI autorisait secrètement le soutien aux insurgés — argent et armes acheminés via Beaumarchais. En 1778, après la victoire américaine de Saratoga, l’alliance devient officielle. Yorktown, en 1781, fut l’aboutissement de cette coopération : Lord North, le Premier ministre britannique, s’exclama en apprenant la capitulation de Cornwallis : « Oh mon Dieu, c’est fini. » Après environ huit ans de guerre, la plus grande puissance militaire du monde venait de perdre face à une armée de colons.

250 ans plus tard : l’idéal en chantier permanent

Le 250e anniversaire arrive dans un moment de remise en question profonde. Les Américains apparaissent aujourd’hui plus divisés qu’à aucun autre moment récent — fractures idéologiques, économiques, culturelles. C’est peut-être, paradoxalement, la preuve que la Déclaration fonctionne encore : chaque génération américaine la retourne comme un miroir vers elle-même.

Abraham Lincoln s’en empara pour condamner l’esclavage. Les suffragettes de Seneca Falls en 1848 la brandirent pour revendiquer l’égalité des femmes. Martin Luther King en fit le socle de son discours devant le Lincoln Memorial en 1963. À chaque fois, le même geste : rappeler à l’Amérique ce qu’elle a promis, et mesurer l’écart.

Benjamin Franklin, à la sortie de la Convention constitutionnelle de 1787, aurait répondu à une femme lui demandant ce que les délégués avaient produit : « Une République, madame — si vous pouvez la conserver. »

250 ans après, la question reste entière.


La France monarchique face à la révolution américaine

Quand la Déclaration d’Indépendance américaine est proclamée en juillet 1776, la France la reçoit avec un mélange d’excitation populaire et de calcul politique. L’opinion parisienne est d’emblée favorable aux insurgés — moins par idéologie que par anti-anglicisme viscéral. Affaiblir l’Angleterre : voilà ce que tout le monde, de la Cour aux cafés, perçoit comme l’enjeu immédiat.

La réaction de la Cour est pragmatique. Dès 1776, Louis XVI autorise en secret le soutien aux insurgés américains — argent et armes acheminés via la société fictive Rodrigue Hortalez & Cie, montée par Beaumarchais. En février 1778, la France reconnaît officiellement les États-Unis et signe un traité d’alliance. Ce calcul géopolitique classique aura des conséquences imprévues : le coût colossal de cette guerre creuse les déficits qui précipiteront la crise financière de 1788.

La noblesse est divisée. Une partie, avec Lafayette en figure emblématique, part combattre aux côtés des insurgés dès 1777 — à titre privé d’abord, contre l’avis initial du roi. Ils reviennent profondément marqués par les idéaux de liberté politique qu’ils ont côtoyés. D’autres restent attachés à l’ordre monarchique et regardent l’expérience américaine comme une curiosité lointaine, difficilement transposable dans une France aux structures sociales et religieuses radicalement différentes.

La réaction intellectuelle, elle, est plus progressive. Voltaire et Rousseau meurent tous deux en 1778 et ne participent guère aux débats que suscite ensuite l’expérience américaine. C’est au fil des victoires américaines, entre 1778 et 1783, que de nombreux intellectuels français voient dans l’expérience américaine une confirmation concrète de leurs idées. Condorcet notamment y voit la preuve qu’un gouvernement fondé sur des principes rationnels peut exister dans les faits. Montesquieu avait théorisé la séparation des pouvoirs dans L’Esprit des lois dès 1748 ; les rédacteurs de la Constitution américaine de 1787 s’en souviendront.

Ce que la France monarchique n’avait pas anticipé, c’est que les idées traversent les océans plus vite que les armées.

Et pourtant, nombre de dirigeants américains n’oubliaient pas ce qu’ils devaient à Louis XVI. Sans le soutien financier, naval et militaire de la France — décisif à Yorktown en 1781 — la révolution américaine aurait pu tourner court. Les nouveaux républicains américains étaient, en un sens, les obligés du roi de France.


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