« Décapiter et déléguer » : le retour en force de la puissance américaine sur la planète
La « Doctrine Donroe » ne signifiait pas un repli de l’Amérique — elle annonçait une nouvelle façon de dominer.
Quand Trump a publié son nouveau « National Security Strategy » en décembre 2025, beaucoup ont cru lire une confirmation de ce qu’ils espéraient ou redoutaient : un repli américain sur les Amériques, une grande puissance fatiguée qui renonce au reste du monde. Ce diagnostic était tentant, mais faux. Trois mois plus tard, avec la chute de Maduro au Venezuela et les frappes américaines sur l’Iran qui ont coûté la vie au Guide Suprême Ali Khamenei, la réalité est tout autre. Les États-Unis ne se sont pas retirés du monde. Ils ont simplement changé de méthode pour le dominer, mais toujours grâce au stratagème utilisé depuis les guerres contre les indiens : une avance technologique sur ses adversaires.
La Pax Americana version 3.0
Pour comprendre ce qui se passe, il faut remonter à la logique de fond. Depuis la chute de l’URSS, les États-Unis ont assuré ce qu’on peut appeler la « Pax Americana » (1): un ordre mondial supervisé par Washington, imposé si nécessaire par la force. Pendant trente ans, cette hégémonie s’est traduite par des guerres longues et coûteuses — Afghanistan, Irak — qui ont épuisé le pays autant financièrement que moralement. Cette fatigue des guerres a d’ailleurs largement contribué à alimenter le mouvement MAGA et a porter Trump au pouvoir. Son message était simple : plus jamais d’occupation, plus jamais de « nation building ».
Ce que beaucoup ont lu comme un isolationnisme était en réalité une promesse de méthode différente. Le National Security Strategy de décembre 2025 l’affirme en termes clairs : l’époque où les États-Unis portaient l’ordre mondial tout entier sur leurs épaules est révolue. Mais l’intention de rester la puissance dominante du monde occidental, elle, n’a pas changé d’un iota. La « doctrine Donroe » — réaffirmation de la sphère d’influence américaine sur les Amériques — n’était pas un acte de retraite. C’était une clarification des priorités avant de frapper.
« Décapiter et déléguer » : une doctrine de guerre chirurgicale
Le Wall Street Journal vient de donner un nom à cette nouvelle approche : « Decapitate and Delegate ». L’idée est redoutablement simple. Plutôt que d’envahir un pays, de s’enliser dans une occupation de dix ans et de dépenser des milliers de milliards de dollars sans garantie de résultat, les États-Unis éliminent le leader adverse et laissent la population locale — ou les factions internes — régler la suite. « Nous bombardons, vous décidez », résume le journal américain.
Le Venezuela a fourni le premier cas d’école. Une opération éclair, aucune perte américaine, et Maduro écarté en une nuit. Washington a dès le lendemain travaillé avec Delcy Rodriguez — l’ancienne vice-présidente du régime, jugée plus pragmatique — pour sécuriser l’accès aux réserves pétrolières vénézuéliennes. Trump lui-même l’a appelée « présidente » et s’est félicité que le pétrole coule à nouveau. Ce n’est pas de la démocratie exportée, c’est de la gestion d’intérêts — efficace, rapide, et sans soldats américains au sol.
L’Iran a suivi la même logique, avec une ambition plus grande et des risques décuplés. Les frappes ont ciblé la tête du régime, avec l’espoir que la population iranienne saisisse l’occasion pour renverser ce qui reste. Trump a lancé un appel direct aux Iraniens pour qu’ils prennent leur destin en main, pendant qu’Israël démantèle les infrastructures sécuritaires du régime. La « Delcy de l’Iran » — l’insider modéré prêt à composer avec Washington — reste introuvable à ce stade. Le risque d’un vide de pouvoir débouchant sur une guerre civile est réel. Mais le raisonnement de l’administration est assumé : même un chaos iranien serait préférable à un Iran nucléaire hostile.
A noter que l’Amérique n’avait pas imposé la Pax Americana seule, mais avec un grand nombre d’alliés, dont certains étaient heureux de bénéficier de ce parapluie militaire américain. Les interventions militaires étaient souvent encadrées par des coalitions (ONU, Otan) et sujettes a des traités. En 2026, chacun a pu constater que Trump agit seul (ou presque, dans le cas de l’Iran).
La terreur comme multiplicateur de puissance
Ce que cette doctrine produit — au-delà des résultats concrets sur le terrain — c’est un effet de terreur stratégique. Chaque dirigeant qui observe ce qui est arrivé à Maduro ou à Khamenei sait désormais que la protection géographique ou la taille d’un pays ne sont plus des garanties suffisantes. La question que chaque chef d’État rival doit maintenant se poser est simple : suis-je sur la liste ? Cette incertitude est, en elle-même, un instrument de puissance colossale, obtenu sans une seule division blindée déployée.
C’est là la rupture fondamentale avec les deux décennies précédentes. Le coût des guerres d’Afghanistan et d’Irak — humain, financier, politique — avait progressivement paralysé la capacité de projection américaine. L’Ukraine a encore illustré les limites du modèle ancien : des milliards en munitions et en conseils militaires pour un pays qui perd du terrain mètre par mètre. Avec la méthode Trump, le retour sur investissement est d’un autre ordre de grandeur.
Les limites d’un pari audacieux
Il serait naïf de présenter cette doctrine comme infaillible. Trump lui-même a reconnu le risque de se retrouver, dans cinq ans, avec un successeur « pas meilleur » que celui qu’on a renversé. L’histoire américaine offre de sombres précédents en la matière : en 1991, George H.W. Bush avait encouragé les Irakiens à se soulever contre Saddam Hussein après la guerre du Golfe. Ils l’avaient fait. Et les États-Unis étaient restés l’arme au pied pendant que le régime massacrait les contestataires.
Les experts soulignent aussi que le « modèle vénézuélien » n’est pas forcément reproductible. L’Iran est un État autrement plus structuré, dont l’appareil de répression a été construit précisément pour résister à ce type de pression extérieure. Et la recherche de la « Delcy iranienne » — l’insider prêt à composer — se heurte à la réalité d’un régime dont les figures de proue restent profondément idéologisées.
Mais l’essentiel est ailleurs. Après des années où même la revue Foreign Affairs s’interrogeait sur le déclin américain et où les adversaires de Washington prenaient position en pariant sur ce déclin, la démonstration de force des premiers mois de 2026 a remis les pendules à l’heure. Les États-Unis n’ont pas abandonné le monde à leurs compétiteurs. Ils ont simplement décidé d’arrêter de l’occuper pour recommencer à le diriger.
– 1 – Par allusion à la Paix Romaine (Pax Romana).
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