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Bienvenue aux Etats Socialistes d’Amérique : Analyse de la progression des scores socialistes avant les élections de mi-mandat

La bonne nouvelle, quand les Etats-Unis seront devenus socialistes, c’est que la Guerre Froide avec Cuba devrait enfin s’arrêter. La plaisanterie ferait sourire il y a dix ans encore. Elle sonne aujourd’hui différemment. Depuis la victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York en novembre 2025, puis la vague de primaires démocrates de juin 2026, le mot « socialiste » a cessé d’être une insulte réservée aux discours électoraux républicains pour devenir une étiquette que des dizaines de candidats démocrates revendiquent eux-mêmes, sans complexe, jusque dans des scrutins fédéraux.

Faut-il pour autant parler d’un raz-de-marée socialiste aux Etats-Unis ? La réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît : la vague est réelle, elle s’accélère, mais elle reste pour l’instant concentrée dans des bastions où le Parti démocrate ne perd de toute façon jamais. Le vrai enjeu n’est pas de savoir si l’Amérique va « devenir » socialiste. Il est de savoir ce que cette mouvance va faire au Parti démocrate lui-même — et si elle peut, par ricochet, faire gagner des sièges aux républicains dans les circonscriptions qui comptent vraiment.

Mamdani, l’étincelle

Le 4 novembre 2025, Zohran Mamdani, un élu de l’Assemblée de l’Etat de New York membre des Democratic Socialists of America (DSA), remporte l’élection à la mairie de New York après avoir créé la surprise à la primaire démocrate contre Andrew Cuomo. Il prête serment le 1er janvier 2026, devenant le 112e maire de la ville — cérémonie marquée par la présence de Bernie Sanders, venu l’introniser symboliquement.

Sa victoire n’a rien d’un accident statistique isolé. Elle s’appuie sur une percée nette dans les quartiers populaires des cinq arrondissements : il l’emporte de 45 points sur Cuomo à Harlem, de 28 points à Jamaica dans le Queens, de 28 points également à East New York, et de 27 points à Parkchester dans le Bronx — des quartiers parmi les plus pauvres et les plus divers de la ville sur le plan ethnique. Un sondage de sortie des urnes (CNN) indique que 70 % des électeurs de moins de 45 ans ont voté pour lui, contre seulement 25 % pour Cuomo.

Détail que peu d’observateurs étrangers ont relevé : New York n’est pas un cas isolé. Le même 1er janvier 2026, Seattle installe elle aussi une maire issue des rangs de la DSA, Katie Wilson. Deux des plus grandes villes du pays élisent donc simultanément un maire issu des rangs de la DSA.

De juin à la mi-août : une vague qui se nuance

C’est la séquence des primaires de juin 2026 qui a transformé un symbole new-yorkais en phénomène national. Dans l’Etat de New York, les candidats soutenus par la DSA remportent neuf primaires sur dix, dont deux circonscriptions au Congrès — la plus commentée étant celle de Darializa Avila Chevalier. En Pennsylvanie, Chris Rabb l’emporte sous cette même étiquette. A Washington D.C., Janeese Lewis George remporte la primaire démocrate pour la mairie. Dans le Colorado, Melat Kiros bat Diana DeGette — élue depuis quinze mandats — dans le 1er district de Denver.

Mais le mois qui a suivi a apporté un tableau plus contrasté que ne le laissait présager cette séquence initiale. Toujours dans le Colorado, mais à l’échelon local cette fois, la DSA a essuyé un revers net : les élus d’Etat Elisabeth Epps et Tim Hernández, critiqués jusque dans leur propre camp pour leurs positions sur Israël, ont perdu leurs primaires face à des candidats démocrates plus modérés, soutenus notamment par le gouverneur Polis — un signal que la base démocrate locale ne suit pas systématiquement.

À l’inverse, le Michigan a offert à la DSA l’une de ses percées les plus significatives à ce jour : Abdul El-Sayed a remporté la primaire démocrate pour le Sénat, une victoire dans un Etat pivot, bien au-delà des bastions urbains habituels. Le Wisconsin, lui, est resté à portée de main sans y parvenir : Francesca Hong s’est inclinée de justesse à la primaire démocrate pour le poste de gouverneur.

Le cas le plus spectaculaire reste toutefois celui de la Floride, en plein territoire trumpiste : mi-août, Angie Nixon — élue d’Etat, membre de la DSA mais non endossée par l’organisation nationale — a créé la surprise en battant Alex Vindman, l’ancien témoin de la destitution de Trump, pour la nomination démocrate au Sénat. Elle affrontera en novembre la sénatrice républicaine sortante Ashley Moody. Mais la même soirée a aussi montré les limites du mouvement : le représentant démocrate Jared Moskowitz a facilement repoussé son challenger soutenu par la DSA dans une circonscription pourtant jugée disputée.

Le socle organisationnel derrière cette vague s’est lui-même transformé en phénomène de masse. La DSA a franchi la barre des 120 000 adhérents le 4 juillet 2026, devenant ainsi la plus grande organisation socialiste de toute l’histoire des Etats-Unis, dépassant le pic de 113 000 membres cotisants atteint par le Parti socialiste d’Eugene Debs en 1912. Selon un décompte de Brookings portant sur 282 candidats soutenus par la DSA à travers le pays, l’ampleur des victoires reste toutefois très inégale selon les Etats et les niveaux de scrutin — l’organisation elle-même reconnaissant que ses différentes sections locales n’appliquent pas de critère d’endossement uniforme, ce qui rend le compte exact des « vraies » victoires socialistes difficile à établir avec précision.

Il faut cependant garder les proportions en tête : ces 120 000 adhérents pèsent peu face aux 45,4 millions d’Américains inscrits comme démocrates. Ce qui rend la DSA disproportionnellement influente n’est pas son poids brut, mais le mode de scrutin américain lui-même : dans un système à un tour et à candidat unique par circonscription, une faction disciplinée qui investit massivement une poignée de primaires peut faire basculer des nominations entières, même sans convaincre la majorité de l’électorat général.

Ce que disent les sondages, version mi-août

Le vrai basculement n’est pas tant dans les urnes que dans les têtes — mais les données les plus récentes nuancent le récit d’un pays qui basculerait vers le socialisme. Un sondage Gallup d’août 2026 confirme la tendance de fond : la confiance envers le capitalisme est tombée à son plus bas niveau en quinze ans de mesure (54 %, contre 60 % en 2021), tandis que le socialisme progresse plus modestement, à 39 %. Une étude Gallup complémentaire, publiée le même mois, montre que près d’un Américain sur deux ne trouve rien de positif à dire sur le socialisme — signe que le rejet du mot reste largement majoritaire dans la population générale, même si l’érosion touche désormais aussi le capitalisme.

Chez les seuls démocrates, en revanche, le basculement est net et confirmé par plusieurs instituts : un sondage CBS News/YouGov de la mi-août montre 58 % d’opinions favorables au socialisme contre seulement 32 % pour le capitalisme — un écart de 26 points, essentiellement porté par les diplômés du supérieur. Gallup, de son côté, chiffre l’écart à 24 points (66 % contre 42 %). Les deux instituts convergent : ce n’est pas l’Amérique qui vire au rouge, c’est la coalition démocrate qui se recompose en interne, pendant que le reste du pays regarde ce basculement avec un mélange de scepticisme et, de plus en plus, de défiance générale envers l’économie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui — y compris chez une partie des républicains, dont la confiance dans le capitalisme reste stable mais dont l’appréciation du « grand capital » (big business) s’est elle aussi dégradée.

Le socialisme des DSA aux Etats-Unis

Un an après New York, la peur de Washington

Le président Trump n’a pas ignoré le phénomène. Interrogé sur l’hypothèse d’une victoire de Janeese Lewis George à la mairie de Washington D.C. en novembre, il a menacé de « reprendre » la capitale fédérale et de la faire gérer directement par l’échelon fédéral : « Eh bien, ça ne me plairait pas, et peut-être qu’on reprendrait Washington pour la faire gérer sur une base fédérale. On ne va pas accepter ça. On ne va pas perdre nos entreprises. »

Ce que Trump vise concrètement, c’est le Home Rule, la loi de 1973 qui a donné à Washington D.C. un maire et un conseil municipal élus, alors que la Constitution place la capitale fédérale sous l’autorité exclusive du Congrès. En pratique, les juristes s’accordent à dire qu’aucun président ne peut le faire seul, et la mesure nécessiterait une majorité au Congrès — configuration qui, pour l’heure, n’existe pas dans les deux chambres réunies. La menace reste donc largement rhétorique, mais elle en dit long sur la manière dont la Maison-Blanche entend instrumentaliser l’étiquette « socialiste » comme épouvantail électoral pour les midterms de novembre.

Dans le Wall Street Journal du 12 août, Roland Fryer souligne : « J’ai passé une grande partie de l’été à discuter (…) avec des dirigeants du secteur technologique. (…) Pourquoi, se demandent-ils, tant d’Américains, surtout les jeunes, sont-ils attirés par un système économique qui a échoué de façon si spectaculaire ailleurs ? »

Le vrai risque électoral : pas New York, mais le Colorado

Pour le Parti démocrate, il y a une vraie faille stratégique de cette vague socialiste. Les victoires DSA dans le Colorado ne se valent pas toutes.

Dans le 1er district (Denver), la victoire de Melat Kiros sur Diana DeGette est purement interne au camp démocrate : c’est un district où Trump n’a recueilli que 21 % des voix en 2024, un bastion où les républicains n’ont strictement aucune chance. Le changement de personnel n’a donc aucune incidence sur le rapport de force entre les deux partis.

Le vrai test se joue dans le 8e district du Colorado, qui s’étend des banlieues nord-est de Denver jusqu’à Greeley, en passant par des zones agricoles et l’un des plus grands gisements de gaz du pays. Trump y a gagné de justesse en 2024 (50 % contre 48 % pour Harris). Le siège est aujourd’hui tenu par le républicain Gabe Evans, ancien pilote d’hélicoptère Black Hawk déployé au Moyen-Orient, ancien policier de banlieue pendant dix ans, qui avait repris le siège aux démocrates en 2024. Son adversaire démocrate, l’élu d’Etat Manny Rutinel — diplômé de Johns Hopkins et de la faculté de droit de Yale —, a longtemps défendu des positions très marquées à gauche : suppression du financement de l’armée, de la police et des prisons au profit de « services sociaux essentiels », interdiction de la fracturation hydraulique, annulation de la dette étudiante, promotion du véganisme (l’élevage bovin qualifié « d’industrie horrible et d’exploitation »). Rattrapé par ces prises de position dans un comté qui produit la moitié du bétail du Colorado, Rutinel a depuis annoncé manger à nouveau du bœuf et défendre une stratégie énergétique « tous azimuts ». C’est ce type de district — disputé, mi-urbain mi-rural, ni acquis ni perdu d’avance — qui décidera in fine du contrôle de la Chambre des représentants en novembre, et c’est précisément là que l’étiquette socialiste peut coûter cher aux démocrates, contrairement aux bastions newyorkais où elle ne fait que déplacer les rapports de force internes au parti.

Deux gauches, pas une seule

C’est ici qu’il faut introduire une distinction que le débat médiatique — américain comme français — a tendance à gommer : tous les candidats étiquetés « socialistes » ne se ressemblent pas, et cette hétérogénéité explique en grande partie pourquoi certains gagnent large et durent, quand d’autres deviennent des munitions de choix pour l’adversaire.

D’un côté, une génération de candidats qui font campagne sur des propositions concrètes, chiffrées, et déjà expérimentées ailleurs dans le monde développé : garderies accessibles pour tous (Mamdani revendique explicitement s’inspirer du modèle québécois), gel des loyers pour les logements sous contrôle municipal, subvention du transport en commun, et une couverture santé universelle que 53 % des Américains aimeraient avoir. Ce sont des politiques sociales-démocrates classiques, proches de ce qui existe au Canada ou en Europe de l’Ouest, qui peuvent se défendre sur le terrain des résultats et non seulement des principes.

De l’autre, une rhétorique qui recycle des slogans déjà éprouvés — et déjà rejetés — par l’électorat américain lors du cycle 2020 : définancement de la police, abolition des prisons et de l’immigration, transferts intégraux du budget militaire. Ce sont des positions qui n’ont jamais convaincu au-delà du premier cercle militant, qui ont pesé sur les scores démocrates lors des élections de mi-mandat 2022, et que même les candidats DSA les plus habiles cherchent aujourd’hui à euphémiser une fois la primaire remportée — c’est très exactement ce que Manny Rutinel est en train de faire dans le Colorado, ou ce que Mamdani lui-même a fait en prenant ses distances publiques avec certains points du programme DSA pendant sa campagne, notamment sur la suppression de délits mineurs ou le définancement de la police.

Le danger, pour le Parti démocrate, n’est donc pas le socialisme en tant que tel — l’électorat démocrate est déjà largement acquis, sondages à l’appui, à des politiques de type social-démocrate. Le danger est que la ligne éditoriale du parti se laisse définir par ses porte-voix les plus radicaux et les moins nuancés, ceux dont les petites phrases se prêtent le mieux à la récupération politique par le camp adverse. Ce même phénomène — des voix minoritaires mais bruyantes qui capturent l’image du parti — se retrouve, sous une forme plus grave, sur un tout autre terrain : celui de la relation entre la gauche démocrate et la communauté juive américaine.

En parallèle… la question d’Israël

Un troisième front recoupe cette radicalisation : la tension croissante entre l’aile progressiste du Parti démocrate et la communauté juive américaine, historiquement l’un des piliers les plus fidèles du parti. Trois personnalités juives sont (entre autres) pressenties pour la primaire démocrate de 2028 : Josh Shapiro (Pennsylvanie), JB Pritzker (Illinois, héritier de la chaîne Hyatt) et Rahm Emanuel (ex-conseiller d’Obama, ex-maire de Chicago). Tous trois revendiquent leur identité juive, mais divergent sur Israël : Pritzker tient la ligne la plus ferme contre l’antisémitisme tout en critiquant le gouvernement Netanyahou — « critiquer Netanyahou n’autorise jamais les propos antisémites », résume-t-il — quand Emanuel se montre plus critique d’Israël sur Gaza, au risque de s’aliéner une partie de l’électorat juif classique. Le climat s’est tendu : une candidate démocrate texane a même appelé, cette année, à emprisonner « les sionistes américains », sans que cela l’empêche d’obtenir 36 % des voix au second tour de sa primaire. Le stratège démocrate Howard Wolfson y voit un parti « qui se retourne » contre une communauté qu’il avait longtemps accueillie. Reste à savoir si cette fracture, réelle, empêchera de fait la nomination d’un candidat juif en 2028 — ou si elle n’est, pour l’instant, qu’une lecture partisane parmi d’autres.

Le précédent républicain

Ce mouvement ne s’analyse pas en vase clos. Il fait écho, avec dix ans de retard, à ce qu’a vécu le Parti républicain : la « radicalité MAGA » a pris le contrôle du parti dès le milieu des années 2010, en s’emparant directement de son sommet — la présidence elle-même. La mouvance socialiste, elle, progresse plus lentement chez les démocrates, car elle reste pour l’instant cantonnée aux échelons locaux et à quelques sièges au Congrès. Les deux phénomènes partagent néanmoins une même racine : une défiance croissante envers les partis de gouvernement traditionnels, nourrie par des conditions de vie jugées de plus en plus difficiles par une large partie de l’électorat, de droite comme de gauche. Ce n’est pas un hasard si des voix jusque-là loyales au camp MAGA, comme celle de Tucker Carlson, évoquent désormais elles aussi l’idée d’alternatives en dehors du Parti républicain traditionnel.

Côté gauche, la tentation d’une certaine radicalité n’est pas non plus totalement nouvelle : on se souvient que Bernie Sanders avait déjà été très populaire dans le passé, notamment durant la Primaire démocrate de 2016. Et pour cause. Depuis bien avant 2016, les deux grands partis américains partageaient un même problème : un défaut de solutions à apporter à la classe pauvre et moyenne. Trump comme Sanders ont répondu à leur manière. Alors que le Parti Démocrate a échoué en 2016 et 2024, en faisant essentiellement de l’anti-Trump, ils ont ouvert un boulevard à Sanders puis aux DSA.

En somme

Non, on ne peut pas dire que les Etats-Unis sont en train de devenir un pays socialiste. D’ailleurs même Mamdani baissait dans les sondages d’opinion en août. Le paysage électoral reste l’un des plus serrés de l’histoire récente — la dernière présidentielle, entre Trump et Harris, s’est jouée à seulement un point et demi d’écart. Mais le Parti démocrate, lui, traverse une mutation réelle, et les résultats de la mi-août — un succès historique dans le Michigan, une percée inattendue en Floride, mais aussi des revers nets dans le Colorado et le Wisconsin — confirment que cette mutation avance en ordre dispersé, plus que sous la forme d’un raz-de-marée uniforme. La question qui se posera à partir de novembre n’est donc pas de savoir si l’Amérique va « virer rouge vif ». Elle est de savoir si le Parti démocrate saura distinguer, dans ses propres rangs, les socialistes qui proposent des solutions concrètes et gouvernent en marchant sur des œufs — comme Mamdani, contraint de composer avec Wall Street et l’immobilier new-yorkais dès son investiture — des voix les plus bruyantes, qui offrent à leurs adversaires des munitions gratuites à chaque prise de parole. De cette clarification dépendra, largement, l’identité du candidat démocrate de 2028.


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