Le pape américain remet l’IA à sa place (chronique)
Léon XIV vient de publier sa première encyclique. Le sujet : l’intelligence artificielle.
L’événement
Une première encyclique, c’est le texte fondateur d’un pontificat. Celui qui dit ce que le pape met au centre. Léon XIV a choisi l’intelligence artificielle. Plus de cent pages, quarante mille mots. Le titre : Magnifica Humanitas — « la magnifique humanité. »
Ce choix n’est pas anodin. En 1891, Léon XIII avait publié Rerum Novarum — la grande encyclique sociale qui répondait à la révolution industrielle et à l’exploitation ouvrière qu’elle avait engendrée. Signée cent trente-cinq ans jour pour jour après ce texte fondateur, l’encyclique de son successeur américain fait le même geste face à la révolution numérique. Le message est clair : l’IA est pour notre époque ce que l’industrialisation fut pour le XIXe siècle. Et les mêmes questions de pouvoir et de gouvernance se posent.
Ce qu’il dit vraiment
Certains liront ce texte avant tout comme une réflexion spirituelle sur la condition humaine — et ils n’auront pas tort. Mais Léon XIV a explicitement adressé son encyclique à « tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté« , pas seulement aux catholiques. C’est cette adresse universelle qui nous intéresse ici.
On aurait pu attendre un discours moral. Il y en a — mais ce n’est pas l’essentiel. Le cœur du texte ne parle pas d’éthique au sens étroit. Il parle de pouvoir.
La technologie, écrit Léon XIV, « n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. » Et ceux qui la conçoivent aujourd’hui ne sont plus les États. Ce sont des entreprises privées, souvent transnationales, dont les ressources dépassent celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique, dit le pape, a pris un visage essentiellement privé — difficile à cerner, à réguler, à orienter vers le bien commun. Et il faut mesurer ce que cela signifie : ces entreprises ne font pas face à des États puissants. Elles font face à des États que leurs propres citoyens (en tout cas un grand nombre) accusent déjà de ne plus être capables d’assurer leur bonheur quotidien. Le rapport de force est sans précédent — ou plutôt, il a un précédent : le XIXe siècle industriel. Celui que Léon XIII avait précisément décidé d’affronter.
Le vrai danger de l’IA n’est donc pas qu’elle serait mauvaise en soi. C’est que des décisions qui engagent l’humanité entière sont prises sans mandat démocratique, sans contrôle légitime, sans que personne ne les ait élues pour ça.
Il faut se demander, insiste le pape, qui détient ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise. C’est la question politique du siècle. Et pour l’instant, personne d’autre ne la pose.
Habemus Gafam : la fascination pour les pièces vides
Pour comprendre où nous en sommes avec l’IA, regardons d’abord ce qui s’est passé avec les réseaux sociaux. C’est là que tout a commencé — et que nous avons tout raté.
Facebook, X, YouTube, Google, Instagram, Amazon — qu’ont réellement construit les fondateurs des « GAFAM » ? Des pièces vides avec des tuyaux connectés. Sans contenu, sans produits, sans valeur propre. C’est nous qui avons tout apporté. Nos opinions, nos réseaux, nos débats, nos vies. Et sur Amazon, nos boutiques, nos stocks, notre savoir-faire. Des centaines de milliers de vendeurs et de PME ont installé leurs marchandises dans le hangar d’un propriétaire qui ne possède rien de ce qui est dedans, fixe les règles, perçoit le loyer et peut expulser du jour au lendemain.
Sans nous, ces plateformes valent zéro. La preuve : MySpace offrait déjà la plupart des fonctions sociales qui ont ensuite fait le succès de Facebook. Il est mort le jour où les gens sont partis. La valeur n’était pas dans la machine. Elle était dans nous.
Les économistes parlent de « plateformisation » — un acteur privé s’installe au centre d’un écosystème qu’il ne crée pas mais qu’il contrôle et monétise. Shoshana Zuboff, professeure à Harvard, a mis un nom plus précis dessus : le capitalisme de surveillance. Nos comportements, nos opinions, nos achats sont devenus une matière première gratuite que ces entreprises extraient, raffinent et revendent. Nous sommes le minerai. Eux possèdent la mine.
C’est ce que Léon XIV voit quand il parle du pouvoir technologique privé qui échappe au contrôle des États et au service du bien commun. En laissant ces pièces vides devenir l’espace public de notre époque, nous avons offert à leurs propriétaires quelque chose d’historiquement inédit : le contrôle du débat démocratique. La liberté d’expression protège les citoyens contre les gouvernements — pas contre les entreprises privées. Un réseau social peut censurer, étouffer, rendre invisible un contenu sans violer aucun texte juridique. Être banni de X, YouTube et Facebook simultanément, c’est être très largement exclu de l’espace public contemporain.
Le philosophe Habermas a écrit en 2023 que cette confusion entre privé et public dans l’espace numérique détruit ce qu’il appelle le filtre de rationalité démocratique. Quand l’espace public appartient à des intérêts privés, la délibération collective se grippe. Ce n’est plus vraiment un espace public. C’est un espace privatisé qui en a l’apparence.
Souvenez-vous : un Romain a inventé la route. Mais personne ne paie de royalties à ses descendants deux mille ans plus tard. Le droit romain avait un mot pour ça : les res communes omnium — les choses qui appartiennent à tous par nature. La route, la mer, l’air. L’espace public numérique devrait en faire partie. Il n’en fait pas partie. C’est un vide juridique et politique historique que personne n’a eu le courage de combler. Les souverainetés nationales se sont effritées sans que rien d’équivalent n’émerge à l’échelle européenne. Le DSA — le grand texte européen sur les plateformes — est arrivé vingt ans trop tard. Et aux États-Unis, la question ne s’est jamais vraiment posée. Le pouvoir américain protège surtout ses entreprises aux technologies révolutionnaires.
Les tours de magie
Et pourtant. Face à ces constructeurs de pièces vides, nos dirigeants et nos médias ont dit ohhhh.
Léon XIV a une image pour ça — la tour de Babel. Des hommes qui veulent « s’assurer stabilité et pouvoir, et surtout se faire un nom« , qui construisent vers le ciel non pas pour répondre à un besoin humain mais pour impressionner et dominer. On ne pouvait pas mieux décrire ce qui s’est passé.
En 2021, Zuckerberg annonce que le Metavers va révolutionner la civilisation. Il rebaptise son entreprise Meta, engloutit environ quarante milliards de dollars, convoque les dirigeants du monde pour leur montrer des avatars flottants dans le vide. Personne ne demande : ça résout quel problème humain réel ? Tout le monde dit ohhhh.
Le Metavers s’effondre. Pas de problème. Il revient avec un casque à quinze cents dollars — ohhhh. Trop cher, trop lourd, trop ridicule à porter dans la rue. Il revient avec des lunettes à trois cents dollars. Les mêmes fonctions, sans le casque. Un casque sans le casque. Les médias disent ohhhh. Les élus disent ohhhh. Personne ne dit : c’est le même produit amputé de la moitié de ses fonctions vendu comme une révolution.
Apple fait pareil avec son Vision Pro à trois mille cinq cents dollars — des ventes très inférieures aux attentes, une première génération sans lendemain immédiat. Des solutions à la recherche de problèmes, habillées en révolutions, présentées à des dirigeants qui n’ont pas le courage de distinguer la démonstration du produit.
Léon XIV a écrit ce passage sur Babel avant que quiconque ne lui demande de commenter la Silicon Valley. Et pourtant : « l’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, la prétention d’un langage unique capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. » Il pensait à la Genèse. Il aurait pu penser à la keynote de Cupertino.
L’autre modèle ne vaut pas mieux
Ici une objection s’impose — et il faut l’entendre.
Si le modèle américain pose problème, le modèle opposé rassure-t-il ? Non. Les intelligences artificielles chinoises — au moins aussi sophistiquées que leurs concurrentes américaines, comme l’a démontré DeepSeek en début d’année — déraillent dès qu’elles approchent d’un sujet politiquement sensible. Elles s’autocensurent, esquivent, déforment. Non par incompétence technique, mais par contrainte gouvernementale. C’est une IA pervertie par le pouvoir — étatique cette fois.
Deux modèles. Deux Babel différentes. D’un côté, des entreprises privées non élues qui décident sans mandat démocratique. De l’autre, un État qui plie la technologie au service du pouvoir. Dans les deux cas, les citoyens sont hors jeu. Dans les deux cas, la question de la légitimité n’est pas posée.
C’est là que Léon XIV devient vraiment intéressant — il ne choisit ni l’un ni l’autre. Il pose la seule question qui vaille : qui gouverne, et au nom de qui ? Ce n’est ni la réponse américaine ni la réponse chinoise. C’est une question démocratique. Et elle reste sans réponse.
Et maintenant arrive l’IA
Voilà où le raisonnement devient vertigineux.
Des pièces vides ont suffi à paralyser la pensée critique de nos démocraties pendant vingt ans. Nos dirigeants se sont laissé impressionner, intimider, anesthésier par des gens qui ne produisaient rien — et qui se moquaient d’eux à chaque nouvelle présentation.
L’intelligence artificielle, elle, n’est pas vide. Elle traite, génère, analyse, prédit. Elle produit de l’information de manière autonome. Elle influence des diagnostics médicaux, des décisions judiciaires, des stratégies militaires, des campagnes électorales. Elle est genuinement impressionnante — objectivement, légitimement.
Alors la question s’impose d’elle-même : si le vide a suffi à suspendre tout esprit critique pendant vingt ans, que va-t-il se passer face à quelque chose qui mérite vraiment qu’on soit impressionné ?
Léon XIV le formule ainsi : l’IA est désormais l’environnement dans lequel nous sommes immergés et le pouvoir avec lequel nous devons composer. Pas un outil. Un environnement. Comme l’air. Comme la route. Et comme la route, la question de qui le gouverne et au nom de qui ne peut pas rester sans réponse démocratique.
« La plupart des personnes restent dans l’expectative, observent de loin et espèrent simplement que tout ira pour le mieux. » C’est lui, mot pour mot. C’est nous, exactement, face au déploiement de l’IA. Fascinés. Passifs. En espérant que ça se passera bien.
Léon XIV ne condamne pas la technologie. Il ne prêche pas. Il fait quelque chose de plus difficile et de plus rare : il pose la question que personne d’autre ne pose.
Qui a décidé que ces hommes gouverneraient l’infrastructure de nos démocraties ? Qui leur a donné ce pouvoir ? Qui peut le reprendre ?
Ni Washington ni Bruxelles ne nous posent cette question.
Un homme né à Chicago vient de le faire depuis Rome.
PUBLICITES :







