La France plus pauvre que le Mississippi ?Permettez-moi de finir mon Bordeaux (chronique) !
Le 17 mai, le Washington Post a lâché le chiffre comme on jette un pétard dans un café : le PIB par habitant de la France serait inférieur à celui du Mississippi. Le Mississippi — l’État le plus pauvre des États-Unis, celui que les Américains eux-mêmes citent en exemple de ce qu’il ne faut pas être. L’article a fait le tour des réseaux sociaux français avec la régularité d’une mauvaise nouvelle qu’on se transmet pour s’indigner ensemble. TF1 et France Info en avaient déjà parlé en 2024. On en reparle en 2026. On va continuer d’en reparler.
Bienvenue dans le nouveau marronnier français. (1)
Les Britanniques, eux, connaissent ça par cœur. Depuis des années, outre-Manche, cette même comparaison avec le Mississippi fait l’objet d’un rituel national douloureux — un peu comme peser ses bagages avant de prendre l’avion en sachant qu’ils sont trop lourds. On sait, on regarde le chiffre, on soupire, on repose la valise. La France en est au stade de la première gifle. L’indignation est encore fraîche, la question encore neuve. Pas pour longtemps.
La chroniqueuse Megan McArdle, qui signe régulièrement des opinions dans le Washington Post, mérite qu’on s’y arrête sérieusement, parce qu’elle est plus honnête que son titre ne le laisse supposer.
Elle commence par reconnaître elle-même que la comparaison avec le Mississippi est discutable. Le Mississippi, c’est 3 millions d’habitants — à peu près la Normandie. Comparer cet État à la France entière, note-t-elle, c’est un exercice qui peut prêter à sourire. Elle reconnaît également que l’écart se réduit sensiblement quand on ajuste les chiffres à la parité de pouvoir d’achat — c’est-à-dire au coût réel de la vie dans chaque pays.
Mais elle pose ensuite une question plus sérieuse : pourquoi l’économie américaine a-t-elle accéléré si nettement depuis dix ans, pendant que l’Europe marquait le pas ? La réponse qu’elle avance est largement portée par la tech — un secteur dans lequel les États-Unis n’ont tout simplement pas de rival dans le monde occidental. Et elle note, avec une certaine honnêteté intellectuelle, que cette croissance américaine bénéficie au monde entier : un iPhone est le même à Memphis ou à Lyon, et quand Apple innove, tout le monde en profite — y compris les Européens qui ont fait d’autres choix de vie que les Américains.
C’est là que la chronique devient vraiment intéressante. McArdle cite l’économiste Paul Krugman, qui voyageait en Europe au moment de la rédaction et notait qu’il ne voyait guère de signes visibles de déclin relatif — ce qu’il appelait le « walking around test ». La rue, le café, la qualité des transports, la nourriture, le temps qu’on prend pour déjeuner.
Krugman le voit ainsi depuis sa terrasse. Mais aujourd’hui, une majorité de Français estime que leur pays est en déclin (les électeurs du RN, Mélenchon, Zemmour…). Ce n’est pas parce qu’ils sont majoritaires qu’ils ont forcément raison — il existe une minorité anti-décliniste, et elle n’est pas sans arguments. Mais quand même, il y a des problèmes difficiles à nier.
McArdle répond à Krugman avec une finesse qu’on n’attendait pas forcément d’une chronique d’opinion : oui, l’Europe a fait des choix différents — plus de vacances, plus de redistribution, moins de croissance brute. Mais selon elle, ces choix reposent en partie sur un filet de sécurité discret : la puissance technologique américaine, les garanties militaires américaines, et le marché américain qui finance une part disproportionnée de l’innovation pharmaceutique mondiale. En d’autres termes, c’est sa thèse : le mode de vie européen est, pour une part, subventionné par la croissance américaine. C’est dit sans agressivité. Mais c’est dit.
La conclusion de McArdle est, à sa façon, assez élégante. Elle ne dit pas que la France devrait devenir américaine. Elle pose simplement la question : que se passerait-il pour l’Europe si l’Amérique choisissait, elle aussi, de lever le pied ?
Par delà le côté amusant, qui nous permet la chronique de ce jour, la question de la “pauvreté de l’Europe” n’est pas iséolée chez McArdle. On a entendu Trump et Vance tenir des discours similaires. Et on notera aussi cette chronique de Joseph C. Sternberg au titre évocateur, le 26 avril dans le WSJ : “Que se passe-t-il quand les Européens se rendent à compte à quel point ils sont pauvres ?”
Comme on dit au Mississippi : tout ça n’est pas coton.
– 1 – Marronnier est un terme journalistique décrivant un sujet d’article qui revient de manière saisonnière et qui n’est pas toujours très intéressant, mais qui plaît à un grand nombre de lecteurs.
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