Snowbirds en Floride, l’hiver où on se fait des amis !
Il y a une scène qui revient chaque année, identique, dans presque toutes les résidences de Floride où logent nos snowbirds : le bord de la piscine, en début d’après-midi, quand la chaleur cloue tout le monde à l’ombre des parasols. Certains parlent, jouent aux cartes, se racontent leurs enfants et leurs bobos. D’autres, de plus en plus nombreux, sont penchés sur une tablette, seuls au milieu de tous, à des kilomètres de leur propre transat.
Ce n’est ni un jugement ni une nostalgie facile. C’est simplement un constat qui mérite qu’on s’y attarde à l’aube d’une nouvelle saison, à l’heure où des milliers de Québécois s’apprêtent, dès novembre, à retrouver leurs quartiers d’hiver — et avec eux, souvent sans le nommer, quelque chose que beaucoup ont perdu ailleurs : la facilité de se faire des amis.
Une longue série de renoncements
Si l’on cherche une origine à ce phénomène plus large, il faut sans doute remonter au milieu du siècle dernier, quand l’Amérique a commencé à déserter ses lieux de culte — le sociologue Robert Putnam a documenté, dans Bowling Alone, l’effondrement de la fréquentation religieuse hebdomadaire dès les années 1960. Au-delà de la foi, ces lieux étaient aussi, presque accessoirement, des occasions de retrouver les mêmes visages chaque semaine.
Derrière ce premier retrait sont tombés, l’un après l’autre, presque tous les autres piliers de la vie communautaire : le syndicat, le club social, l’association de quartier, la ligue de quilles qui donne son titre au livre de Putnam. Les Américains n’ont pas arrêté de jouer aux quilles ; ils ont simplement arrêté de le faire en équipe.
Aux États-Unis en particulier, ce mouvement a aussi pris une forme urbaine : le petit café du coin, la quincaillerie du village, la rue principale animée — ce que les urbanistes appellent la « Main Street » — ont cédé la place, quartier après quartier, au centre commercial climatisé, plus pratique mais nettement moins propice à la conversation improvisée. Le sociologue Ray Oldenburg, qui a longtemps enseigné en Floride, à Pensacola, avait décrit dès 1989 la disparition de ces « tiers-lieux » : ni la maison, ni le travail, juste un endroit où être présent, sans autre projet que celui de voir et d’être vu. Il affirmait qu’on vit plus longtemps quand on a un tel endroit. Les études sur le lien social convergent depuis vers une conclusion troublante : un réseau social pauvre pèse sur l’espérance de vie presque autant que le tabac — un paradoxe qui n’en est qu’un en apparence, tant l’explosion des « réseaux sociaux » numériques a surtout multiplié les contacts superficiels sans remplacer les liens réels.
L’ère de la vie sans frottement
Plus récemment, un autre mouvement a pris le relais : celui de la commodité totale. Le télétravail a supprimé le couloir de bureau où naissait la conversation. La livraison à domicile a supprimé la file d’épicerie où l’on croisait un voisin. Chacune de ces innovations se défend très bien individuellement. Ensemble, elles ont rendu le contact humain facultatif — et quand à peu près tous les points de contact du quotidien deviennent facultatifs, il ne reste plus grand-chose d’obligatoire pour nous forcer à nous croiser.
En 2023, le médecin-chef des États-Unis a officiellement qualifié la solitude et l’isolement social de problème de santé publique. Près d’un adulte américain sur deux rapporte en faire l’expérience. Et il faut le dire sans détour : la solitude ne se limite pas à vivre seul. Elle peut aussi se nicher au cœur d’un couple qui partage une maison depuis quarante ans sans plus se raconter grand-chose — une solitude à deux, plus silencieuse encore parce qu’elle ne se voit pas de l’extérieur.
Ce que la vie snowbird a su garder
C’est ici que la Floride hivernale a quelque chose de précieux à offrir. On ne dira pas que la vie snowbird a préservé intact ce vieux tissu social — ce serait excessif, et il faut d’ailleurs reconnaître que cette vie communautaire reste souvent assez peu intergénérationnelle, ce qui est un autre problème. Mais elle reste, sans conteste, bien plus riche en occasions de rencontre que l’hiver québécois passé cloîtré chez soi à cause du froid et de la neige.
Les parties de cartes du mardi soir, les popotes communautaires, les groupes de marche matinale, les comités d’activités des résidences 55 ans et plus, le brunch après la messe francophone : tout cela recrée, sans qu’on l’ait théorisé, ce qui fabriquait autrefois nos communautés — les mêmes visages, revus semaine après semaine, sans avoir à se donner rendez-vous. Et c’est précisément dans cette répétition sans enjeu que naît la confiance, puis l’amitié.
C’est un argument qu’il faut faire valoir, avec conviction, à ceux qui hésitent encore à devenir snowbirds — souvent par crainte de l’isolement, de tout quitter, de se retrouver seuls dans un pays étranger. La réalité est presque l’inverse : peu de modes de vie, à cet âge, offrent autant de façons naturelles de croiser du monde que l’hivernage collectif en Floride. Le hasard du hall d’entrée, la file du bus communautaire, le bord de la piscine : ces petits moments existent encore ici, quand ils ont disparu ailleurs.
Mais cette richesse n’est pas automatique. Elle exige un choix, renouvelé chaque saison : celui de sortir sur le patio plutôt que de rester devant l’écran, de s’asseoir à la table de cartes plutôt que dans son transat isolé, d’accepter l’invitation au barbecue même quand on est fatigué. La tablette au bord de la piscine n’est pas un péché ; elle est simplement une commodité de plus, qui nous épargne l’effort — et donc, souvent, la rencontre.
Alors peut-être que la vraie question, pour cette saison qui s’annonce, n’est pas de savoir comment lutter contre la solitude en général, mais plus modestement ceci : la prochaine fois qu’une file d’attente s’étire, qu’un voisin de transat cherche la conversation, qu’un comité d’activités cherche des bénévoles — est-ce qu’on saisit l’occasion, ou est-ce qu’on retourne à l’écran ? Bienvenue au pays de l’amitié : il suffit, pour y habiter vraiment, de ne pas éviter les endroits où elle se fabrique.
PUBLICITE :








