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Autant en ré-emporte le vent : l’Amérique a décidé de bousculer les symboles (éditorial)

Voici un « pêle-mêle » de réflexions personnelles sur les événements qui se sont produits depuis deux semaines.

Quelque chose a changé aux Etats-Unis. Une page est peut-être en train de se tourner, avec une volonté affichée de mieux contrôler la police, et d’éviter que des hommes, souvent noirs, meurent sans raison, dans l’indifférence de ceux (policiers ou autres) qui attentent à leur vie. Ca me fait penser aux photos de ces lyncheurs qui autrefois se prenaient en « selfie » avec leur victime se balançant au bout de la corde. Exactement comme les pêcheurs ou chasseurs se prennent en photo avec leurs trophées. Il faut espérer, effectivement, que cette époque soit conclue par la mort de George Floyd. Qu’elle soit emportée par le vent, et qu’on n’ait rapidement plus de vidéos de ce genre diffusées sur internet.

par Gwendal Gauthier, directeur du Courrier des Amériques.
par Gwendal Gauthier, directeur du Courrier des Amériques.

Les manifestations en mémoire du meurtre de George Floyd semblent moins nombreuses aujourd’hui, mais ces vidéos tournées au téléphone portable sont publiées au minimum une fois par trimestre sur internet. Alors, peut-être que ça ne se reproduira pas dès demain – les policiers vont certainement faire plus attention… mais malheureusement ce serait étonnant qu’avant la fin de l’année un nouveau film insoutenable ne réapparaisse, et que la colère ne reprenne alors. Et peut-être sera-t-il plus difficile encore de la calmer, car il n’y a vraiment plus grand monde aux Etats-Unis à vouloir laisser ce genre d’événements impunis. Le ras le bol est général.


Il n’y a certainement pas grand chose d’autre à dire d’essentiel sur cet événement, la mort de George Floyd. En conséquence, de nombreuses villes vont désormais mieux contrôler leurs policiers. Néanmoins, aucune réponse globale n’a encore vu le jour afin de mieux réprimander les « bavures » et en finir avec le sentiment d’impunité des policiers mal intentionnés.

Quelques rectifications par rapport à ce qu’on peut lire dans les médias francophones

On voit très souvent l’expression « émeutes raciales » ou « émeutes ethniques » dans la presse afin de qualifier les manifestations aux Etats-Unis. D’une part, cela parait incorrect de qualifier les manifestations « d’émeutes ». Il y a eu d’une part des pillages, c’est certain, et il y a eu d’autre part des manifestations, avec beaucoup d’incidents. Et il y a eu des émeutes dans certains endroits comme Minneapolis. C’est une erreur de qualifier les manifestations, pacifiques dans leur large majorité, « d’émeutes ».

Par ailleurs, il est difficile de qualifier les manifestations ou les violences politiques par le mot « ethniques » ou « raciales » : il suffit de regarder les images pour voir que les manifestants étaient de toutes les couleurs. C’est d’ailleurs la principale différence avec les luttes pour les droits civiques dans les années 1960 ou 1970 : les Noirs étaient à cette époque-là trop seuls, et en tout cas en très grande majorité dans les manifestations. Aujourd’hui l’indignation et la colère sont unanimes.

Certains commentaires marginaux (mais bien réels) sur les réseaux sociaux assurent que les manifestations sont organisées par les « antifas ». Le président Trump a vu dans les émeutes la main des antifas, mais il a lui même fait la distinction entre les émeutiers et les manifestants pacifiques. Les antifas sont probablement présents à titre individuel dans les manifestations comme dans les émeutes, mais jusqu’à preuve du contraire, quand ils agissent en groupe, ils arborent soit des vêtements noirs (les black blocks) soit des drapeaux rouges (ou rouge et noirs) ; et on n’a vu ni les uns ni les autres depuis la mort de George Floyd. Mais il suffit simplement de regarder les manifestants pour voir qu’ils correspondent à des réalités américaines, et pas à des petits groupes politiques.

Il y a quelques émeutes, il y a quelques antifas, mais ce n’est pas eux qui sont en train d’écrire cette présente page de l’histoire américaine.

Il n’y a pas de petite « théorie du complot » dans les manifestations américaines, et ceux qui y croient sont probablement ignorants de la grande histoire, celle de l’esclavage, celle des lynchages, celle de la lutte pour les droits civiques, de la peine et de la honte infligée à une grande partie de l’Amérique.

Si vous avez la chance de pouvoir y aller, rendez-vous au marché aux esclaves de Charleston, ou au musée des droits civiques de Memphis, construit dans l’hôtel où le Dr King a été assassiné. Dans un endroit comme dans l’autre vous mesurerez l’abime extraordinaire d’inhumanité qui a existé dans les Amériques durant des siècles. A la lumière de cette sinistre histoire, les vidéos publiées ces dernières années sur internet d’Afro-Américains tués « pour rien », suscitent une émotion bien compréhensible. Pas besoin d’aller chercher des causes extérieures et extraordinaires.

La notion de « racisme systémique » divise l’opinion. Certains y croient. D’autres pas du tout. Certains disent que ça ne doit pas cacher le « racisme tout court ». Ce sera un sujet sur lequel il conviendra de revenir plus longuement (et en la matière les opinions personnelles sont plus importantes que les faits). Disons, pour donner des pistes de réflexion que, depuis l’abolition de l’esclavage, si la moitié des Afro-américains a été intégrée à la classe moyenne… ç’aura tout de même été long et laborieux, et les conditions de vie sont toujours pénibles pour l’autre moitié.

Des systèmes de « discriminations positives » ont certes été favorables aux Afro-Américains, mais actuellement le système scolaire ou celui de la santé contribuent à reproduire les inégalités de génération en génération. C’est d’ailleurs vrai pour tous les pauvres, quelle que soit leur couleur de peau : si tu es né dans le « mauvais quartier » ou dans la « mauvaise ville »… tu peux toujours rêver à un avenir meilleur.

Les symboles de la Confédération 

The Lost Cause : un tableau d'Henry Mosler  peint quelques années après la guerre de Sécession.
The Lost Cause : un tableau d’Henry Mosler peint quelques années après la guerre de Sécession.

A propos d’histoire, des statues confédérées et autres monuments avaient été érigés par centaines dans le sud des Etats-Unis, longtemps après la guerre, non pas pour glorifier les horreurs de cette « Civil War », mais au contraire pour les nier : un certain révisionnisme avait vu le jour, surnommé « the lost cause » (la cause perdue), niant que le Sud ait combattu pour défendre l’esclavage, mais au contraire pour « se protéger de l’invasion nordiste » ou « défendre un style de vie sudiste ».

Il faut certainement faire la part des choses entre d’une part l’histoire et ses monuments (qu’il faut défendre), les œuvres d’art (comme le film Autant en Emporte le Vent), et d’autre part la place centrale que certains monuments confédérés peuvent avoir dans le centre de plusieurs cités américaines. Qu’un drapeau confédéré flotte sur un cimetière confédéré, ça peut s’entendre, ou en tout cas se discuter. Qu’Elvis Presley célèbre « Dixieland » comme étant son pays, c’est juste magnifique. Mais la statue de Lee à Richmond, ou celle de Jefferson Davis devant le capitole d’Alabama… ce n’est pas juste de la « décoration » : ce sont des éléments immenses et centraux de la vie et de la ville. Et, en tout cas aujourd’hui, ce ne sont plus vraiment des symboles « d’union », c’est le moins qu’on puisse dire. Sans parler de la statue du général Forrest (fondateur du Klu Klux Klan) enlevée de Memphis il y a quelques années.

S’il ne faut pas sombrer dans l’iconoclasme, faire table rase du passé, commettre des anachronismes en confondant notre époque avec une autre, il paraît néanmoins salutaire de favoriser les symboles d’union. Ainsi, la Confédération n’avait pas été totalement « emportée par le vent » après l’incendie d’Atlanta. Elle survivait dans un certain nombre de symboles qui auront bien du mal à se maintenir.

En parallèle, il faut faire attention à ne pas non plus faire du « Sud » un éternel bouc émissaire : il a déjà payé très cher le prix de la Guerre de Sécession, et aujourd’hui, 150 ans après cette guerre, aussi bien les Noirs que les Blancs y connaissent toujours une pauvreté plus forte qu’ailleurs dans le pays. Et ceux qui ne connaissent pas les Noirs ou les Blancs du Sud ne doivent pas céder aux caricatures : ses habitants sont aujourd’hui parmi les gens les plus sympathiques du monde, même si parfois… la vie peut y être rude.

La terrible histoire du « Sud » ne doit pas faire oublier qu’avant la Guerre Civile, l’esclavage n’était pas l’affaire du « sud », mais celle de tous les Etats-Unis (et on peut même rajouter qu’il n’y avait pas que les Américains à transporter les esclaves en bateau…). Juste pour le symbole, George Washington  possédait 200 esclaves… Et, comme chacun le sait, George Washington n’était pas plus « sudiste » que ne l’est aujourd’hui la police de Minneapolis…

Monument "aux défenseurs confédérés de Charleston"
Monument « aux défenseurs confédérés de Charleston »

Pour terminer sur un autre sujet rappelons que, si la civilisation a aboli l’esclavage, elle a également apporté cette position : on ne s’en prend pas à des œuvres d’art ! Enlever le film « Autant en Emporte le vent » de son catalogue comme vient de le faire la chaîne HBO relève d’un autodafé propre aux régimes totalitaires. Entre accepter l’omniprésence des statues confédérées et commencer à censurer des films…. il y a une marge inacceptable.

Rappelons qu’Hattie McDaniel a été en 1940 la première actrice afro-américaine a remporter un Oscar, et que c’était justement pour son rôle dans Autant en Emporte le Vent. On pourrait aussi, pourquoi pas, lui demander de le rendre (si elle n’était pas décédée depuis 1952). On peut critiquer le film, penser qu’il est une partie de la « Lost Cause », une « version romancée de la guerre civile », mais s’il n’existait pas… on ne pourrait pas le critiquer. Et, par delà toutes les critiques possibles et imaginables, « Autant en Emporte le Vent » est et restera un monument incontournable du cinéma, de part le talent de ses réalisateurs et acteurs, sans parler des qualité de l’auteur du livre.

Attention, donc, à ne pas vouloir trop « déboulonner »…

Hattie McDaniel donnant la réplique à Clark Gable dans Autant en Emporte le Vent.
Hattie McDaniel donnant la réplique à Clark Gable
dans Autant en Emporte le Vent.

Voilà : l’Amérique a décidé de secouer des symboles et de relever des défis, espérons qu’elle le fasse jusqu’au bout, de la meilleure des manières et sans avoir besoin de sombrer à nouveau dans la violence. En tout cas beaucoup de choses positives sont apparues depuis deux semaines, et il faut certainement leur faire écho, plus qu’aux événements négatifs !

Gwendal Gauthier


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