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Les Etats-Unis sont-ils en train de disparaître de la scène internationale ?

Foreign Affairs, la plus influente revue consacrée aux affaires et stratégies internationales américaines, consacre un numéro spécial à l’avenir de la politique internationale des Etats-Unis (1).

Le déclin et la chute des Etats-Unis en temps que leader ?En effet, quelle sera, ou devrait-être, la politique étrangère de Joe Biden ? Pour le moment, traiter Poutine de « tueur » dénote une certaine simplicité et une continuité avec le « style Trump » ! Dans les coulisses, les analystes semblent avoir du mal à choisir une direction, un cap stratégique pour les Etats-Unis. Car, par-delà les stratégies particulières mises en places par Donald Trump, ses quatre ans au pouvoir ont aussi été le théâtre d’une accélération du « multipolarisme ». Petit rappel : Il y a trente ans la planète tournait autour de deux pôles d’attraction, USA et URSS. Puis, après la disparition de l’URSS, la « Pax Americana » a été imposée à la planète par les néoconservateurs américains. C’était ce que le philosophe Fukuyama a appelé « la fin de l’Histoire ». Sauf que l’histoire a oublié de l’écouter : elle a continué. Et – Trump en a été un spectateur comme les autres – des nations autrefois discrètes s’affirment désormais de plus en plus comme de nouvelles puissances stratégiques, à commencer par la Chine qui, si rien ne change, terminera cette décennie comme l’indiscutable première puissance mondiale. Et pas seulement au niveau économique, mais également à tous les autres : la Chine vient par exemple de passer en tête des marines militaires de la planète.

LA DONNE A CHANGE

Foreign Affairs titre de manière assez fataliste « Déclin et chute » de l’Amérique. Première observation, ce n’est pas parce que d’autres pays sont performants que les Etats-Unis sont en « déclin ». Leur croissance est simplement moins rapide que celle des autres. D’ailleurs, les auteurs de Foreign Affairs ne croient pas vraiment à la « chute ».

Mais, effectivement, comme le note le géopolitologue Raphaël Chauvancy (2), “le jeu des puissances est une relation comparative”. A ce titre, le renforcement de la Chine affaiblit mécaniquement les Etats-Unis.

Deuxième observation : parmi les possibles axes évoqués dans la revue, il y a un absent, et un absent de taille ! De manière pudique, presque voilée, sans qu’on ose trop rappeler son nom, l’interventionnisme armé du passé, sur les bases inventées par les néoconservateurs dans les années 1980, a totalement disparu. Il faut se rappeler qu’en 2015, il y a seulement six ans, les favoris des sondages pour la Présidentielle étaient les héritiers de ces politiques internationales, aussi bien de la famille Clinton (Hillary) que Bush (Jeb). Certes, l’isolationnisme de Donald Trump est toujours contesté par un grand nombre. Mais sa position pacifiste radicale a au contraire été influente au-delà de son propre camp. Ainsi, alors que se profile le vingtième anniversaire de la « War on Terror », il semble aujourd’hui assez difficile de pouvoir trouver qui que ce soit aux USA pour célébrer, par exemple, l’invasion de l’Irak !

Début mars 2021, la Maison-Blanche a commencé à publier ses premières orientations en matière internationale… en précisant en quoi cette politique allait être bonne pour l’américain moyen. Il faut rassurer un public désormais craintif de « l’Etat profond » et des « guerres sans fin ». La meilleure illustration en a été annoncée le 13 avril, le président a assuré qu’il allait retirer toutes les troupes d’Afghanistan avant le 11 septembre prochain.

Ceux qui souhaitent un « retour » de l’Amérique en tant que leader mondial se rendent ainsi compte que… la donne a changé, et que ça ne va pas être si facile.

Pour Jessica T. Matthews dans Foreign Affairs (3) : « Au cours de la campagne électorale de 2020, Biden a affirmé que sous son leadership les Etats-Unis « allaient revenir au bout de la table ». Mais un retour au statu quo pre-Trump n’est pas possible. Le monde – et les Etats-Unis – ont beaucoup trop changé. Et même si saluer le retour de l’hégémonie américaine peut sembler confortable aux Américains, ça révèle le degré de surdité à la manière dont (cette idée) est ressentie par le reste du monde (4). Quand les étrangers regardent le bilan de Washington durant les deux dernières décennies, ils ne voient pas un leadership prêtant à la confiance. Ce qu’ils voient, à la place, c’est une série de désastres dont Washington est l’auteur.« 

Jonathan Kirshner précise un peu plus loin dans la revue : « Pour les partenaires des USA, asiatiques, européens et moyen-orientaux, les priorités de Washington sur la scène mondiale doivent désormais être interrogées, et chacune des conclusions doit être acquises par des faits, plutôt que par la confiance (comme c’était le cas dans le passé, NDLR). Et il n’y a rien que le président Joe Biden et son équipe de professionnels immaculés pourront faire pour changer cela.« 

UN RETOUR INELUCTABLE ?

Néanmoins, beaucoup pensent qu’il faut que, d’une manière ou d’une autre, les Etats-Unis recouvrent un leadership mondial, quitte à partager ce leadership. Pour Jonathan Kirshner : « Les implications d’un retrait américain iraient bien au-delà du continent. Elles pourraient aussi présager un monde post-américain plus sombre, plus autoritaire, et moins à même d’affronter les défis collectifs. » Robert Kagan précise : « Les « réalistes », les gauchistes internationalistes, les conservateurs nationalistes, les progressistes, tous semblent imaginer que si Washington ne joue plus le rôle qu’il a joué ces 75 dernières années, le monde se porterait tout aussi bien. Mais ni l’histoire récente, ni les circonstances présentes, ne justifient un tel idéalisme. L’alternative à l’ordre mondial américain n’est pas l’ordre mondial suédois. Ce ne sera pas un monde de lois et d’institutions internationales, ou le triomphe des Idées des Lumières, ou la Fin de l’Histoire. Ce sera un monde d’absence de puissance, de chaos, de conflit, de mauvais calculs – en fait un endroit miteux.« 

Ainsi, même quand ils ne sont pas directement concernés, les Etats-Unis ne pourraient pas laisser à elle-même une planète qui peut s’embraser à tout moment, aussi bien en Iran ou en Irak, à Taiwan, en Corée ou ailleurs.

Et, plus que tout, il n’est pas possible de laisser la Chine bousculer les alliances mises en place au XXe siècle (ou même avant). Le président Xi Jinping est un redoutable stratégiste, et sa position économique dominante lui permet dorénavant de recréer les alliances au profit de son pays. On en est là.

Le nombre de fois où on entend, ces derniers mois (et dans Foreign Affairs), employer le terme de « guerre avec la Chine », est assez inquiétant. « Quelles que soient les stratégies poursuivies par les deux parties« , écrit Kevin Rudd, « les tensions entre les Etats-Unis et la Chine vont croître et la compétition s’intensifier ; c’est inévitable. La guerre, toutefois, ne l’est pas. Il demeure possible pour les deux pays de mettre en place des garde-fous qui pourraient prévenir une catastrophe : un cadre commun pour ce que j’appelle des « compétitions stratégiques gérées » qui pourrait alors réduire le risque que la complétion escalade (à l’avenir) en conflit ouvert« . L’analyse n’est pas très rassurante. En tout cas, il est fort peu probable que l’Amérique laissera la Chine devenir l’unique « maître du monde ».

D’ailleurs, à défaut d’affrontement militaire, une guerre économique, culturelle, financière etc. se livre déjà de manière plus ou moins couverte entre les deux superpuissances.

LES USA PEUVENT-ILS ENCORE ETRE PRIS AU SERIEUX ?

Pas grand monde ne veut un retour de l’hégémonie américaine, c’est acté, et il y aura toujours un arrière-goût de mauvais souvenirs quand les Etats-Unis bougeront des forces militaires quelque part sur la planète. Mais, pour les analystes publiés dans Foreign Affairs la « war on terror » n’est pas le seul problème de crédibilité. Il faudrait (pour eux) que les Américains règlent aussi leur propre d’image, de « tribalisme », avant de pouvoir « donner des leçons aux autres ». Il y a actuellement un climat peu serein entre deux Amériques dont chacun a pu juger l’étendue du désastre en 2020, entre les émeutes ayant suivi l’affaire George Floyd jusqu’à l’envahissement du capitole début janvier.

Par ailleurs, l’isolationnisme de Donald Trump s’est traduit par la mise à la poubelle ou la renégociation brutale de traités internationaux importants. Si Biden choisit de les rétablir (comme il l’a fait par exemple avec l’accord de Paris sur le climat) qu’est-ce qui prouve que, dans quatre ans, Donald Trump ou un autre candidat ne reviendra pas sur les traités signés par Biden ? Auparavant, les opposants au globalisme étaient peu nombreux aux Etats-Unis. Mais si Donald Trump a perdu l’élection de 2020, c’est en réalisant toutefois un score très impressionnant : dans l’histoire des Etats-Unis, seul Biden a réussi à rassembler plus de voix que Trump. Les autres pays peuvent-ils avoir la certitude que ça ne se reproduira pas ?

Une fois tous ces éléments rassemblés, il apparaît certain que l’hégémonie américaine n’est pas souhaitée par la majorité des pays (sauf peut-être par les Etats européens qui ont délégué leur sécurité à Washington, dont ils craignent un désengagement).

Mais un éventuel retour de leadership n’est pas même – non plus – une évidence : il sera vivement discuté et disputé. L’administration Biden va tenter d’y remédier, il n’y aucun doute là-dessus, et il n’y a pas même d’alternative quand on se réfère au cas chinois : l’Amérique va (tenter de) être de retour.

Pour Raphaël Chauvancy : « Après avoir abusé de sa suprématie militaire pour des résultats médiocres, il est temps pour l’Amérique de réinvestir le champ des perceptions et de l’influence. Un de ses principaux atouts réside dans un pouvoir de séduction sans équivalent qui ne demande qu’à être réactivé« . Mais il faudra aussi une stratégie.

QUELLE ROUTE EMPRUNTER ?

Alors, si Washington tente de se réimposer en leader mondial, quelle pourrait être sa méthode de reconquête ? « Les feuilles de route simplistes ne sont pas très utiles pour négocier dans l’actuel paysage international complexe », explique Gideon Rose, « et aussi bien les (courants d’opinion) optimistes convaincus que les pessimistes convaincus semblent voués à produire des rapports grossiers et incomplets. Mais ce n’est pas une raison pour jeter les feuilles de route. C’est une raison pour comprendre comment utiliser deux mauvaises feuilles de route de manière simultanée. (…)

Pour faire bref, l’administration Biden doit faire face à un choix tragique entre pessimisme, optimisme ou tout simplement improviser. Au lieu d’embrasser le réalisme ou le “liberalism” (progressiste), elle peut choisir le pragmatisme, la vraie idéologie américaine.« 

L’analyse pèche par un autre aspect : elle est très américano-centrée et beaucoup plus optimiste que la (désastreuse) couverture de la revue ne le laisse penser. L’avenir (très) proche dira si d’autres nations ont envie d’attendre pour faire bouger leurs lignes, comme la Chine à Taiwan ou la Russie en Ukraine. Sur ces deux théâtres d’action, en tout cas… il n’est pas certain que qui que ce soit attende un « retour de l’Amérique ».

Pour « Foreign Affairs », vive le pragmatisme ! Mais tout ça n’a tout de même pas l’air très convaincant. Est-ce que chacun se rappelle de « L’Entreprise », le surpuissant vaisseau spatial de Star Trek plongeant à chaque épisode vers une nouvelle planète inconnue et plus ou moins hostile ? Cette fois-ci…. c’est la nôtre !

Gwendal Gauthier

Directeur du Courrier des Amériques


1 – Foreign Affairs N°100 (Mars/Avril 2001), 12,99$.

2 – Raphaël Chauvancy, Les nouveaux visages de la guerre, VA éditions, Paris 2021, p. 17.

3 – www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2021-02-16/present-re-creation

4 – Ceci dit, pour compléter, les Américains n’ont pas toujours été d’accord avec les interventions étrangères opérées par leurs gouvernements. Ils se sont souvent demandé à quoi servait cette « hégémonie ». Et même le bienfondé des interventions contre les régimes totalitaires avait été questionné par un nombre assez important de citoyens.


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